30/05/2013

Pour sauver sa prospérité, la Suisse doit rentrer dans l’UE. Rapidement.

 Le business model qui a fait la prospérité de la Suisse a vécu. Du moins, l’un de ses piliers les plus essentiels est en train de s’écrouler. La poussière n’est pas encore retombée, mais tenter de relever les morceaux épars n’aurait aucun sens. Mieux vaut réfléchir très vite à la suite. En matière financière, la suite, c’est intégrer ce qui reste encore pour de nombreuses années le plus grand marché du monde et y faire les étincelles que notre savoir- faire est en droit d’espérer. Légalement et à la loyale. Sans prétendre se retrancher derrière un protectionnisme de très mauvais goût lorsqu’en parallèle, on écrème la richesse des voisins sous prétexte de concurrence fiscale…

Récapitulons. La fin de la guerre froide et l’effondrement du mur de Berlin ont changé la donne. La Suisse n’était plus le petit neutre utile à tout le monde qu’on protège parce qu’il peut servir, en dépit de ses incartades. La plus grosse de ces incartades étant de servir de coffre-fort au monde entier. A l’époque l’argent de la drogue, des dictateurs, de l’espionnage ou du terrorisme y circulait aussi facilement que celui,  bien plus honorable, des luttes de libération nationale, de victimes potentielles d’enlèvement ou de personnes ou d’entreprises persécutées par ces mêmes dictateurs.

Depuis, les choses ont bien changé et les procédures de lutte anti-blanchiment de nos banques sont certainement les plus sourcilleuses et efficaces du monde, à condition bien sûr d’être appliquées. Dans le même temps, l’affaire des fonds en déshérence sonnait la charge de Washington contre nos banques et dès la fin du vingtième siècle, celles-ci signaient un accord avec les Etats-Unis, pour pouvoir y travailler. Selon cet accord, les clients citoyens ou résidents étasuniens devaient signaler leurs avoirs par un formulaire ad hoc. Dès cette époque, l’UBS clame qu’elle n’a plus besoin du secret bancaire. Mais en sous-main elle fait transférer l’argent sur des comptes de sociétés écrans dans les paradis exotiques pour ne pas avoir à l’annoncer, tout en continuant de le gérer. Elle va même recruter de nouveaux clients.

Idem pour la perception fiscale sur les intérêts de l’épargne des riches clients européens, censée – cela fait partie des bilatérales - être rétrocédée à leur pays d’origine. Cela rapportera bien moins que prévu, car là-encore les fonds sont délocalisés dans les Caraïbes… Lorsque les Européens, fâchés demandent des comptes, des voix – y compris de politiciens - expliquent en Suisse que c’est de la faute des européens, qu’ils n’avaient qu’à prévoir cela dans le texte des accords. Donc en gros, les Européens sont coupables de n’avoir pas prévu la duplicité de certains, en Suisse.  Le genre de choses que l’on ne se fait pas dire deux fois, mais tout à fait caractéristique de l’impudence – incroyablement naïve et bête – de certaines personnes dans ce pays. Persuadés que leur malignité leur permettra toujours de passer entre les gouttes.

A l’image du conseiller national MCG Poggia. Quelques jours après qu’un des élus de son parti ait proposé d’arborer des croix gammées – propos condamnés du bout des lèvres par Poggia, qui n’a cependant pas exigé la démission du bonhomme apparemment – l’avocat ose comparer les juifs refoulés à la frontière durant la seconde guerre mondiale avec les très riches étasuniens dont les noms seront livrés au fisc de leur pays. En voilà, un point Godwin saugrenu ! Non Me Poggia, les contribuables étasuniens ne risquent pas la vie. Ils ne risquent même pas leur liberté. Juste de grosses amendes. Exactement comme ce serait le cas en Suisse en cas de fraude fiscale. Et contrairement aux juifs qui n’avaient rien fait de mal, ils ont commis un acte délictueux.

Profitons-en pour tordre le cou à deux légendes helvétiques. L’enfer fiscal chez les autres, qui justifierait l’évasion fiscale. Le niveau de fiscalité en France ou aux Etats-Unis n’est pas si différent du nôtre. En France, l’imposition à 75% des très grosses fortunes n’est pas entré en vigueur, tandis qu’à Genève, comme le relève David Hiler, l’imposition peut atteindre 72% du revenu, si l’on cumule avec les impôts sur la fortune… 3%, c’est un purgatoire bien mince… En fait le problème de la France, ce sont les charges sociales, pas les impôts. Et les Etats-Unis ne sont de loin pas l’enfer fiscal sur Terre.

De même, l’argument des niches fiscales offertes ça et là par les Européens, ou les Etasuniens, certes nombreuses et souvent exotiques n’est pas recevable. Chaque Etat démocratique est en droit d’imposer comme il l’entend la richesse qui se crée dans son pays. Ou de ne pas l’imposer en prévoyant des exceptions, pour des cas particuliers. La Suisse le fait et impose copieusement ses ressortissants et ses entreprises, ce qui fait qu’elle n’est pas un paradis fiscal. Pour ses propres citoyens. Pour les riches et les entreprises venus d’ailleurs en revanche, clairement, elle offre tous les avantages du Paradis et c’est là où le bât blesse.

La Suisse a fourni à des générations de riches et d’entreprises du monde entier la possibilité d’échapper au fisc de leurs pays respectifs. Tout en défendant par ailleurs ses propres intérêts par un protectionnisme extrêmement sourcilleux, en particulier en matière de conditions salariales. C’est un fait, incontestable et les gouvernements du monde entier, à de rares exceptions près, ont estimé que cela suffisait comme cela. A commencer par les maîtres du monde, à Washington, immédiatement suivis de nos puissants voisins. L’aide de la Chine sera utile, certes, mais insuffisante, à moins d’avoir envie d’être abreuvé d’aspirine frelatée, d’aliments empoisonnés et de fauteuils qui occasionnent des brûlures… Entre autres joyeusetés culturelles et démocratiques à ingurgiter…

Oui, c’est une guerre commerciale, entre un petit pays isolé et enclavé et quasi le reste du monde qui en a plus qu’assez de se faire tondre. La sagesse commande de rendre les armes avant qu’il ne soit trop tard. Avant d’avoir réduit à néant toutes le recettes de nos succès économiques, basés, rappelons-le sur la qualité de nos échanges. Les pommes de terre du plan Wahlen, si c’est pour échapper au nazisme et à la guerre, d’accord, mais si c’est pour préserver un modèle d’affaires immoral et inéquitable, je ne vois franchement pas l’intérêt !

Entrer dans l’UE, c’est aujourd’hui notre meilleure porte de sortie pour sauver notre industrie financière et notre prospérité. L’exemple du Luxembourg et d’autres montrent bien que c’est possible. Nous savons gérer l’argent. Celui des autres et le nôtre. Très bien même, puisque plus de la moitié des fonds gérés à Genève sont des fonds institutionnels – tout ce qu’il y a de plus légal – accourus du monde entier. Gérer cet argent, ça rapporte et c’est le métier de beaucoup d’entre nous. Bien des pays veulent aujourd’hui rapatrier cet argent chez eux. Cela s’appelle le retour du protectionnisme et c’est une fort mauvaise nouvelle pour la stabilité du monde. Et plus encore pour l’économie suisse. Des signes clairs vont dans ce sens, provenant des Etats-Unis en particulier.

Toutefois, si l’argent des autres devient de plus en plus difficilement accessible, entrer dans l’UE permet de s’assurer l’accès à l’argent de l’UE comme s’il était le nôtre. Au sein de l’Union européenne, pas de protectionnisme qui tienne et il faut au contraire tout faire pour hâter l’intégration. Et faire pression, par nos alliances diverses et l’habileté de nos diplomates, au sein de l’OMC notamment, pour repousser les écueils du protectionnisme. Là, Genève a clairement une carte à jouer. En tant qu’entité autonome d’un vaste ensemble continental, autant que comme ville abritant la plupart des ministères du monde.

A armes égales, nous avons de nombreux atouts, à commencer par notre législation du travail et notre culture de la perfection, que rien ne nous empêche de préserver dans le cadre de l'autonomie dont jouissent les régions européennes, autonomie que nous devons contribuer à renforcer, de même que nous devons nous battre pour répandre l'usage des droits démocratiques.

Au lieu de cela, certains faux amis ou mauvais acteurs de la place financière pensent pouvoir continuer à jouer au même jeu. Parfois ce sont les mêmes qui, en 2008-2009, alors que le ciel s'était écroulé sur l'UBS, affolés par l'odeur de l'or accouraient pour tenter de récupérer les clients US ou tentaient de les faire héberger par des établissements sérieux qui, les uns après les autres, les refusaient. Ils étaient parfaitement conscients des risques encourrus, mais les niaient ou les relativisaient, comme des toxicomanes en manque. Ce sont là ceux qui  risquent d'être livrés aux autorités US, et donc de se voir privés du plaisir de fouler le sol de la très grande nation, voire condamnés à de lourdes amendes.
Il faut tourner la page, et le plus tôt sera le mieux sur ces pratiques dépassées. Même Singapour aujourd'hui propose à la Suisse de signer les accords de l'OCDE. Qu'attendons-nous pour repartir du bon pied ? 

Genève a bien des cartes en main et les moyens de son ambition. En tant que fils d’ingénieur automobile, je suis par exemple séduit par la nouvelle Tesla électrique, totalement hors de mes moyens malheureusement. Mais Genève fut, il y a un siècle, le siège de la première tentative de construction en série de voitures électriques au monde, produisant à l'époque déjà des locomotives électriques très performantes. Et nous restons au cœur d’une région réputée pour son excellence technologique. Cela ne vous donne pas des idées, MM les investisseurs ?

24/05/2013

Le jaune, le noir et la croix blanche

Alors que la Suisse signe avec la Chine un traité de libre-échange, je referme l’excellent ouvrage de l’écrivain sénégalais Tidiane N’Diaye : le Jaune et le Noir.  Auteur d’essais fondamentaux sur la traite arabo-musulmane ou les peuples d’Afrique du Sud, n’hésitant jamais à défendre la justice et l’amitié entre les peuples plutôt que la vengeance et le repli identitaire, il livre une analyse troublante de la pénétration chinoise en Afrique. Sans nier les avantages que l’Afrique en reçoit à court terme, c’est bel et bien d’une re-colonisation dont il parle et l’on n’est pas loin du transfert de souveraineté.

L’Afrique a plus que jamais besoin, et vite, d’une vraie introspection – puisqu’on parle chinois, osons le mot d’autocritique – pour interroger les causes endogènes d’un tel abandon de souveraineté. Il serait trop facile de rejeter l’entier de la faute, à nouveau, sur le méchant toubab, blanc devenu jaune, comme trop d’intellectuels africains tendent à le faire, au point de nier l’évidence. Il y a aussi des causes autochtones, découlant d’habitudes culturelles africaines, qui facilitent l’abandon des rênes de sa propre destinée… Les identifier est le premier stade permettant de les dépasser. Pourquoi les grossistes africains mais aussi afro-américains ou caribéens, se font-ils systématiquement doubler, par exemple, par des asiatiques qui s’approvisionnent aux mêmes sources, mais parviennent à vivre, au même endroit, en se satisfaisant de marges inférieures ? Il n’est pas ici question de se révolter sans autre but que de prendre la place du maître, mais de construire méthodiquement l’avenir. L’Afrique est championne du monde de l’improvisation. Mais patience et longueur de temps font plus que force ni que rage… Et là ce sont les Chinois qui sont champions du monde !

La Chine tisse sa toile et raisonne à long terme. Dans quinze ans, la Chine, l’Inde et l’Afrique représenteront ensemble 45% du PIB mondial et plus de la moitié de la population. Partis de rien, il y a dix ans, les Chinois forment aujourd’hui la deuxième communauté étrangère en Afrique derrière… Les Indiens ! Mais progressant beaucoup plus vite qu’eux et éjectant systématiquement les Européens de tous leurs bastions, systématiquement dans les zones les plus riches en matière première. Il n’y a aucune dimension humanitaire ou solidaire dans la politique de coopération chinoise : juste du business et rien que le besoin de s’assurer des ressources à long terme.

Tidiane N’Diaye décrit par le menu le processus d’intrusion dans l’ensemble africain d’une Chine qui ne rechigne ni à se salir les mains, ni à pratiquer le double langage. Amitié entre les peuples, respect de leur souveraineté, allusions lourdes – et malheureusement fondées – au lourd passif colonial des européens, c’est la base du discours officiel chinois. Qui arrange énormément les dictateurs africains, car le système chinois à parti unique ne veut rien savoir du processus politique interne d’un pays. Du moins officiellement, car lorsqu’un candidat d’opposition, en passe de l’emporter, promet de renégocier tous les contrats avec la Chine, Bei-Jin n’hésite pas à affirmer que s’il gagne les élections, elle cesse immédiatement le versement de l’aide et quitte le pays. Evidemment, le brillant candidat perd les élections, car l’aide chinoise se déverse par centaines de millions, voire par milliards et se crée son lots d’obligés, au détriment évident des intérêts vitaux du pays qu’elle contamine…

Selon Tidiane N’Diaye, les Chinois ne font pas mieux que les Européens ou les Américains (du Brésil, du Canada ou des Etats-Unis, gros intervenants en Afrique), ils font nettement pire. Ils ont amélioré les plus détestables pratiques de corruption politique, de monopolisation des marchés et d’accaparement des matières premières, voire des terres… Sans aucune des barrières morales qui tendaient tout de même à contenir les errements des politiques occidentales. Il devient évident que dans le grand jeu d’échecs mondial (ou de go), la Chine place ses pions et s’empare purement et simplement de l’Afrique, enjeu stratégique majeur des prochaines décennies, tant en termes de marché de consommation en pleine croissance que de ressources naturelles gigantesques. Et même, si les choses devaient tourner vraiment mal, réservoir de chair à canon…

Certes, il parait préférable de voir les jeunes africains désoeuvrés s’enrôler dans les plans de développement chinois plutôt que de finir kamikazes chez AQMI ou Boko Haram, mais le problème est que la Chine laisse en plan les populations autochtones et détourne ses propres programmes au profit exclusif de ses entreprises, qui importent même la main d’œuvre, ne laissant aux locaux que les pires tâches, dans les pires conditions.

Selon Tidiane, les Chinois pillent les réserves naturelles, fournissent en armes les rébellions, vendent à vil prix des produits toxiques, étranglent les producteurs locaux, s’emparent même du marché de la prostitution, tolèrent et encouragent la dictature et les méthodes les plus musclées en matière de conflits sociaux. Leurs contremaîtres n’hésitent pas à assassiner les meneurs. En plus, ils font montre d’un racisme affligeant dès qu’ils croient avoir verrouillé le pouvoir. Même les bons côtés de l’invasion chinoise – il y en a toujours – pourraient devenir franchement catastrophiques, si l’on n’y prend garde. Le boom du prix d’achat des matières premières, généré par l’intrusion chinoise sur le marché (excellente nouvelle pour l’Afrique), pourrait ainsi repartir à la baisse si la Chine parvient à mettre en place un monopole. Ce qu’elle organise par une politique d’exclusivité à très long terme (plusieurs décades) en échange de ses prêts généreux… Comme les européens du temps du néo-colonialisme, mais en pire. Un livre à lire absolument (éditions Gallimard).

En Suisse, l’attitude chinoise en Afrique doit nous interpeller. Certes, ce que la Chine dit venir chercher chez nous, la culture de l’excellence et de formations de haut niveau, c’est bien spécifique.  Et l’amélioration d’un partenariat avec la Chine, déjà de qualité, peut nous être d’un précieux secours dans les démêlés qui nous opposent à nos grands voisins, par la géographie et la culture, que sont l’UE et les Etats-Unis. Mais de ceux-là, nous partageons les valeurs, au contraire de la Chine, encore très loin d’une transition vers un régime démocratique. Comme le relève N’Diaye, la démocratie fut brièvement expérimentée, avec des conséquences catastrophiques, au début du XXème siècle. Depuis, elle reste un très mauvais souvenir dans l’inconscient chinois !

Il serait irresponsable de se fier sans précautions au discours lénifiant du gouvernement de Bei-jin. La Chine est l’antithèse de la démocratie semi-directe et de la prise de décision par le peuple. Les experts du parti communiste y ont remplacé les mandarins et les eunuques du confucianisme, mais c’est toujours le même système : une caste d’administrateurs ethnicistes et corrompus qui fait la pluie et le beau temps. Ceux qui sont attachés à la concorde entre les peuples le savent bien : elle ne peut s’établir qu’entre  populations partageant une certaine idée de fraternité de l’humanité. Ce qui ne semble pas pour l’heure être le cas de la Chine. Si les escarmouches larvées, encore strictement économiques, auxquelles on assiste de par le monde, dégénéraient en conflit ouvert, je vois mal la Suisse être le cheval de Troie de la Chine en Europe… Déjà l’accord de libre-échange avec la Chine n’a de sens que si la Chine en signe également avec l’UE, sous peine de servir de plate-forme de réexportation, comme pour les cigarettes de contrebande… Lors du récent exercice franco-suisse de grande ampleur à Epeisses, les attachés militaires à Berne étaient conviés. Il y avait là une demi-douzaine d’officiers européens : italien, allemand, polonais et bien sûr français, un fringant aviateur, expert en avions de chasse… Mais aussi un non-européen. Un chinois.

Les concepts de gouvernance mondiale devront forcément englober la Chine, pour l’heure sous-représentée dans les instances internationales. C’est la voie de l’avenir, pour l’humanité entière, que de bâtir sa concorde sur des bases saines et confiantes. Mais défions nous tout de même de ne pas tomber de Charybde en Scylla, pour embêter nos partenaires naturels. Nous jeter dans les bras de dictatures peu fréquentables n’est pas forcément anodin lorsqu’elles sont de taille à devenir maîtresses du monde. Même si c’est une vieille tradition genevoise que de faire alliance avec de lointaines puissances pour s’émanciper d’un voisinage trop pressant : Rome et César contre les Helvètes, Henri III et IV et la France contre la Savoie, sa très gracieuse majesté de Londres contre le petit caporal, le Tsar contre les Habsbourg et Talleyrand… Le jeu est habile, mais gardons-nous de mettre tous nos oeufs dans le même panier. D’autant que comme le rapporte N’Diaye, un vieux dicton chinois rapporte que si la membrane isolant le jaune est percée, c’est toujours le jaune qui l’emporte sur le blanc.

23/05/2013

Harmonisation fiscale ou démondialisation de la finance ?

Pas facile de résumer en une minute à la radio, comme j’ai dû le faire ce matin, des réflexions complexes sans sombrer dans le slogan réducteur.  Voici donc pourquoi, à mon avis, une harmonisation fiscale mondiale, notamment pour les multinationales, est nécessaire et urgente. C’est en grande partie à Genève que va se jouer cette partie fondamentale pour l’avenir de la planète.

1) La concurrence fiscale réduit l'indépendance nationale des pays qu'elle dessert.

2) Faute d'harmonisation fiscale, les Etats les plus puissants, acculés, auront recours au protectionnisme financier, soit le pire scénario pour l'économie suisse et nos banques. 

 

Une harmonisation fiscale mondiale réduirait certes l’indépendance nationale, mais dans des limites tout à fait acceptables, si les choses sont faites correctement. C’est-à-dire par la concertation plutôt qu’en dernière analyse, sous le coup d’un ukase rendu nécessaire par une politique de ralentissement suicidaire de l’inéluctable. En négociant entre partenaires, on obtient forcément mieux qu’en tant que vaincu contraint aux fourches caudines.  

En pratique, il s’agit juste de rajouter un étage à la subsidiarité, utilisable dans quelques domaines d’importance mondiale, tout en conservant une autonomie pleine et entière pour tout ce qui relève des étages du dessous. Par exemple, les multinationales pourraient être taxées à l’échelle mondiale et le fruit de cette taxe servir à financer les instances internationales et les projets qu’elles ont  à traiter : environnement, armes de destruction massive, migrations, développement, éradication de la pauvreté, etc… Par exemple concrètement, la mise en place d’un système social minimal dans les pays où il est inexistant, ce qui réduirait le gap entre les prestations sociales délivrées au Sud et au nord. Réduisant du même coup l’intérêt à émigrer au nord, mais aussi à délocaliser au sud. Tout en accroissant la consommation au sud, offrant du même coup un fantastique coup de fouet à l’économie mondiale

Quant à prétendre que le système actuel préserve l’indépendance nationale, c’est juste mensonger. Les pays d’Afrique victimes d’une évasion fiscale massive de la part des multinationales opérant dans le secteur des matières premières, par exemple, sont clairement maintenus dans la dépendance par la succion et l’expatriation de leurs ressources. Il rentre chaque année en Suisse nettement plus d’argent provenant de l’évasion fiscale des pays pauvres qu’il n’en ressort à travers l’aide et la coopération. Quant à prétendre que l’argent évadé repart souvent dans le sud, la place financière genevoise servant de plaque tournante aux investissements dans les pays en développement, c’est incontestablement vrai. Sauf que cet argent qui aurait dû rester dans son pays d’origine et y fructifier dans le cadre de programmes nationaux définis localement, est désormais dépendant de programmes internationaux, dont les intérêts sont clairement ailleurs.

 

La fin de la guerre froide, signée à Genève par Reagan et Gorbatchev, suivie par la création de l’OMC, toujours à Genève, ont permis la mondialisation de la finance et révolutionné l’ordre des choses. En une génération, les deux tiers de l’humanité ont émergé la tête haute des longues parenthèses coloniale puis néocoloniale. Grâce au fantastique essor des échanges économiques, le confort de milliards de gens s’est amélioré et la démocratie a progressé. Même s’il demeure  quelques zones d’ombre chinoise, qui cherchent à s’étendre jusqu’en Afrique…

En perdant leur suprématie politico-économique, les anciens pays dominants ont cependant perdu aussi les moyens de financer leurs généreux systèmes sociaux. D’autant qu’en l’absence de gouvernance mondiale (et donc d’un contrepouvoir de taille à limiter les excès de la finance), la concurrence fiscale a privé les Etats de ressources indispensables. Elle a facilité l’accroissement des écarts de richesse au lieu de les réduire et permis la constitution de fortunes insolentes, déstabilisantes pour la paix sociale et détentrices d’un pouvoir aussi immense qu’injustifié.

Les Etats, globalement, mériteraient de solides cures d’amaigrissement, mais la concurrence fiscale n’est certainement pas le bon moyen d’y parvenir. Car fondamentalement, elle vole aux pauvres pour donner aux riches. Même si la Suisse fait indéniablement partie des bénéficiaires du système, ce n’est pas viable à terme : nous sommes trop gros pour pouvoir n’être qu’un coffre-fort bardé de défenses, et pas assez costauds pour prétendre se défendre seuls de toute manière.

La crise de 2007 a accéléré les choses, en soulignant l’impasse globale. Finement, les responsables mondiaux sont parvenus à éviter, jusqu’à  présent, le spectre du protectionnisme. Ce n’était pas gagné d’avance. Dans les années trente, le renforcement des barrières douanières avait été le premier réflexe. Qui avait entraîné le repli, puis l’écroulement,  des principales économies, à la suite de la crise financière de 1929. En 2009, dans mon film « Le Secret des Dieux », DSK, qui lorsqu’il réfléchit avec sa tête, peut-être visionnaire, mettait encore en garde la communauté mondiale sur les risques d’un protectionnisme financier. Or le choix aveugle de la concurrence fiscale contre la mise en place d’une concertation nous entraîne dans la mauvaise direction.

Pour lutter contre les effets pervers de la mondialisation financière, la communauté internationale a convenu d’instaurer de nouvelles règles, qui visent en premier lieu les paradis fiscaux, mais pas que. C’était devenu nécessaire, et l’état des finances  autant que les opinions publiques et la morale le réclamait. Si l’on n’y parvient pas, nous aurons à la place le grand retour du protectionnisme financier. Le nouveau directeur général de l’OMC, le Brésilien Azevedo, l’a très bien compris. Il se donne quelques mois pour redresser la barre, en incluant concrètement les aspects financiers et la manipulation des taux de changes dans les négociations en cours. Faute de quoi l’échec de l’OMC à Genève pourrait être au 3ème conflit mondial ce que fut la déconfiture de la SDN au second.

Les choses sont bien plus graves que ce que craignent les milieux financiers suisses lorsqu’ils dénoncent la guerre économique menée envers notre place financière. Si encore il ne s’agissait que de se piquer des parts de marché dans la gestion de fortunes ! Washington s’en est pris aux organismes financiers de toute la planète (pas seulement les suisses), au travers de FATCA, pour inciter les avoirs étasuniens à se rapatrier aux Etats-Unis. Comme-ci Washington cherchait à réduire les investissements à l’extérieur pour favoriser les placements aux Etats-Unis même. Toute opération financière se déroulant à l’extérieur, même en Europe, est considérée « à risque » et déconseillée, suscitant la suspicion. Tandis qu’à l’intérieur n’importe qui peut faire n‘importe quoi, ou presque.

 

Sans doute effrayés par la montée en puissance de la Chine et des pays émergents, les Etats-Unis paraissent tentés par l’aventure du marché intérieur. Sauf que maintenir leur rôle de première puissance mondiale implique d’énormes besoins fiscaux, ne serait-ce que pour payer les colossales dépenses d’armements.  Les Etats-Unis, comme la Chine, l’Union Européenne et demain le Brésil ou l’Inde ont les moyens de contraindre les multinationales à payer ce que ces états considèrent être leur dû. Parce que la taille de leurs marchés justifie toutes les fourches caudines. Comme le prouvent déjà les amendes considérables infligées à certaines grandes multis par Washington et Bruxelles – par exemple pour entorse à la concurrence - et payées rubis sur l’ongle.

Jouer seule dans son coin cette partie de pachydermes, ce n’est pas viable pour la petite souris helvétique. Parce que dans ce jeu-là, les éléphants n’ont jamais eu peur des souris. La réduction forcée du mouvement des capitaux (et dans la foulée, des marchandises et des services), qui est en réalité la seule alternative à l’harmonisation fiscale, serait une catastrophe majeure pour la Suisse et son industrie financière. Pour mémoire, si nos banques contiennent encore quelques pourcentages épars d’argent non déclaré, plus de la moitié de leurs avoirs est constitué de fonds non seulement déclarés, mais souvent appartenant à des collectivités, publiques ou privés, tels que fonds souverains et plus encore, fonds de pension. Dont évidemment la plus grande part n’est pas d’origine suisse.  C’est un enjeu énorme et c’est cela, notre véritable trésor de guerre, que nous risquons de perdre, si nous nous laissons guider par les cocoricos nationalistes et à courte vue de quelques financiers orphelins du secret bancaire et des distorsions de concurrence accordées aux multinationales.

18/05/2013

La France n'est pas notre ennemie. Tâchons qu'elle ne le devienne pas!

Par la langue, la culture, l’histoire et la géographie, Genève et au-delà, toute la Romandie, sont intimement liées à la France. Je ne vais pas détailler ici ce qui fait l’objet de mon prochain ouvrage, à paraître en novembre « Cette Suisse qui a fait la France et réciproquement ». Je me contenterai de dire qu’il y en a suffisamment pour remplir un bouquin dense de 900 pages, soit 1 million 300 000 signes…

En même temps, si Genève est française, c’est à la manière du village des irréductibles gaulois, à la fois mouche du coche, matrice d’idées révolutionnaires, relais financier, refuge aux persécutés et rebelle à l’autorité centralisée. Une principauté autonome, par essence et par nature. En fait Genève forme avec la France un couple indissociable dans les faits, avec des hauts et des bas, tant leur symbiose est forte et nécessaire aux deux partenaires.

Vu de Paris, cela peut prêter à sourire, mais c’est par Genève que la France est devenue romaine, puis catholique (Sainte-Clotilde, épouse de Clovis était genevoise) et c’est à Genève, incontestablement qu’ont commencé les révolutions de 1789, 1848 et même la Commune, par la tenue, à Genève puis à Lausanne, des deux premiers congrès de l’Internationale ouvrière. Louis XI, François 1er, Henri IV, Louis XIV, Napoléon et plus encore Napoléon III, qui était suisse, ont tous entretenu des rapports essentiels, d’amour ou de haine pour notre ville.

On peut inverser le prisme sans problème, il marche aussi bien dans l’autre sens. La France et ses souverains ont certainement fait davantage, pour l’existence de la Suisse et l’originalité de ses institutions, volontairement ou involontairement, que Guillaume Tell et la prairie du Rütli.  Sans oublier qu’à côté des Rousseau, Voltaire, Calvin ou Dunant existent des centaines d’hommes et de femmes qui jouèrent des rôles considérables.

Cependant, à chaque fois que les querelles de famille ont débouché sur des guerres ouvertes, Genève (ou la Suisse) ont perdu contre la France, pour une raison évidente, qui tient à la disparité des forces en présence.  Dans la vraie vie, David gagne rarement contre Goliath lorsque Goliath est dix ou cinquante fois plus gros. En tout cas pas sans une puissante aide extérieure, comme l’a amplement démontré le Congrès de Vienne. La France de Talleyrand y a tout raflé jusqu’à ce que le retour du vindicatif petit caporal pour les Cent jours ligue contre lui l’Europe entière et sauve Genève. Faut-il rappeler cependant qu’aujourd’hui la Suisse est seule face à l’UE ?

Et l’Escalade ? Me rétorqueront quelques incultes… L’Escalade est la dernière escarmouche d’une guerre qui durait depuis 13 ans et fit des centaines de mort, dans laquelle la France et Genève étaient alliées, contre la Savoie. D’aucuns aujourd’hui, à l’instar du jeune et brillant politicien valaisan Philippe Nantermod se figurent que parce que la Suisse fait meilleure figure économique que l’Europe en crise, nous sommes invincibles, voire même inattaquables ! Rien n’est plus faux. D’abord parce que les pieds d’argile de notre prospérité sont largement enracinés en Europe. Ensuite parce que face à l’excitation d’un peuple ulcéré, il faut parfois mieux faire pitié qu’envie…

Il est clair qu’à tous points de vue et pour les deux parties, mieux vaut s’entendre et négocier que de casser les assiettes, ce qui ne rapporte que désolation et rancœur. Certains Français sont certes prétentieux et souffrent d’un désastreux complexe messianique de supériorité intellectuelle, mais à la vérité, bien des Suisses n’ont rien à leur envier sur ce point, planquant juste un peu mieux leur égo pour tirer leur épingle du jeu…

Tirer notre épingle du jeu, c’est à quoi nous devons nous efforcer, avec les alliés de fait que constituent les régions françaises qui nous entourent, Savoie et Franche Comté, qui n’ont aucun intérêt à voir s’effondrer nos échanges. De l’affrontement n’est jamais rien né de bon. Durant la période qui se termine, la Suisse et Genève ont bien profité d’une situation géo-politique qui est aujourd’hui bouleversée. La France et l’Europe réclament des changements qui vont nous causer du tort, mais dont ils pensent qu’ils vont améliorer des situations dont ils pâtissaient et dont nous profitions.

Résister, pousser des hauts-cris, insulter ou même tenter des démonstrations de force n’est pas une réponse adéquate, ni même intelligente. Quand on est rattrapé par la patrouille, on se la coince. Et l’on cherche des solutions pour s’en sortir au mieux, sans contester ce qui ne doit pas l’être. Ces solutions existent, nous avons d’innombrables atouts à faire valoir, y compris en matière fiscale, mais en respectant les règles du jeu. Par exemple imposer toutes les sociétés de manière uniforme, comme le propose David Hiler, soutenu au niveau fédéral par les élus PLR, sans privilégier les multinationales, mais à un taux suffisamment bas pour que les multinationales restent. Et utiliser la flexibilité de notre marché du travail, basée sur la souplesse de nos lois, pour être toujours  parmi les meilleurs et les plus efficaces.  A armes égales, grâce à notre réactivité.

L’affrontement ne doit pas être une option, car il coûterait bien plus cher, aux deux parties, que la négociation. En plus de nous conduire à coup sûr à la défaite, face à des grands voisins qui ont faim, ne serait-ce que de justice sociale, parmi lesquels les leaders populistes ne manquent ni à droite, ni à gauche. Ce qui implique que nous devons savoir lâcher du lest. Il se trouve que nous en avions accumulé pas mal, depuis quelques décennies. Au pire, une petite cure d’amaigrissement devrait nous aider à nous remettre en forme.

07/05/2013

Le Jaune et le Noir, en attendant le CEVA

Tidiane N'Diaye, statisticien de formation, est peut-être bien le plus rigoureux des historiens africains d'aujourd'hui. Parce qu'il fait un travail sans complaisance, cherchant l'objectivité avant tout, à cent lieues d'une attitude communautariste. Sans la moindre faiblesse à l'égard de l'ancien colon, il n'hésite jamais à dire les torts de chacun, là où ils sont, blancs, noirs ou jaunes... Ce qui le fait détester des idéologues monomaniaques.

Ses travaux sont multipes et font autorité. Sur la traite islamique,  souvent occultée en France parce qu'il serait politiquement incorrect d'en parler... Curieuse reconstruction de l'histoire qui prétend réserver l'exclusivité du rôle du méchant à l'occidental blanc...

Sur l'origine et l'histoire mystérieuse des falashas

Sur la conquête de l'espace sud-africain, à la même époque, par les bantous descendant du Nord et par les boers remontant du Sud, relèguant les peuples premiers boshimans à la portion congrue...


Son dernier ouvrage sort officiellement en librairie aujourd'hui. Il dresse l'historique des contacts entre la Chine et l'Afrique, depuis le très ancien royaume du Grand Zimbabwe, qui collectionnait déjà les bols chinois à l'époque de nos croisades, bâtissant en pierre des villes de plus de 20 000 habitants. Plus peuplée que Genève, capitale du deuxième royaume de Bourgogne à cette époque ! 

Tidiane N'Diaye examine à la loupe l'apport actuel de la Chine à l'Afrique et sa rivalité avec l'Occident: positif et négatif, évidemment un peu des deux, l'analyse de Tidiane est passionnante et l'on ne peut qu'en reccomander la lecture.

 

Plus près de nous, 

Léman Bleu assume désormais 5 heures de direct, d'actualité et d'émissions originales, chaque soir de semaine, laisant la place le week-end à des films de fiction et des documentaires. Un grand changement, pour la petite chaîne locale qui monte et se lance là un vrai défi.
Parmi les nouveautés de la grille, une série de petits reportages de six minutes qui seront diffusés au rythme d'un toutes les quatre semaines, le mardi à 19h48 et rediffusés ensuite: Le Journal du CEVA. L'idée c'est de dresser le portrait de ceux qui se démènent pour que dans 6 ans, nous puissions laisser voiture et scooter au parking, pour circuler dans notre RER souterrain: les perceurs de tunnels, les architectes, les ingénieurs de la circulation, les urbanistes. Ceux qui travaillent au CEVA proprement dit mais aussi à tous les réaménagements de la cité qu'il induit, autour des gares, à la Praille, etc.

Réalisé par Adavi productions avec le concours des équipes de tournage de Freestudio, c'est un petit morceau de télé du réel qui est proposé aux téléspectateurs du Grand-Genève, diffusé sur Léman Bleu et 8 Mont-Blanc ainsi que sur Internet. Nous suivrons les aventures, mésaventures, difficultés et succès de tous ces hommes et femmes qui ont entrepris de transformer notre ville. Une tâche de longue haleine, puisqu'ils en ont encore pour 5 années. Et nous avec !