08/09/2013

Pourquoi les très grosses fortunes constituées sont nuisibles à la société et à l’économie

Thomas Piketty est un petit génie de l’économie. Comme souvent les génies, il a des comportements privés particuliers, voire carrément répréhensibles, mais en matière d’économie, c’est un cador admiré jusqu’aux Etats-Unis. Son dernier livre, « Le Capital au XXIème siècle » démontre, chiffres à l’appui, la surperformance du capital constitué en très grosses fortunes, qui croit 4 à 8 fois plus vite que l’économie réelle. C’est mathématiquement intenable à long terme – puisque les plus grosses fortunes vont finir par accaparer toute la richesse disponible – et c’est surtout irresponsable socialement, source fatale d’explosions qui ne pourront s’appeler que révolutions.

C’est en plus nuisible à l’économie, car nous sommes rappelons-le une société de consommation et si les classes moyennes s’appauvrissent et cessent de consommer, ce n’est pas l’industrie du luxe réservée aux très grosses fortunes qui va pouvoir à elle seule compenser… On rejoint ici l’hypothèse connue selon laquelle les très graves crises de 1929 et de 2007 avaient été au moins en partie causées par la trop grande part de la richesse globale accaparée par un trop petit nombre d’individus. En l’occurrence, le 1% le plus riche détenant 20 % de la richesse globale et le 0,1% s’en accaparant 8%, alors que la moyenne est généralement inférieure de moitié. A chaque fois que l’on atteint ces niveaux d’inégalité, patatras, crise mondiale.

Sauf qu’après 1929, les riches se sont considérablement appauvris et ont mis 78 ans à revenir au niveau… Tandis qu’en 2007, ils n’ont mis que quelques mois, grâce notamment au sauvetage des banques qui gèrent leurs fonds… Ce qui semble injuste mais a tout de même permis d’éviter à l’économie de s’écrouler, avec son cortège de soupes populaires, ses cohortes de chômeurs et peut-être le fascisme et une guerre mondiale… Seulement, le problème n’est en rien résolu.

La question, intéressante et fondamentale, c’est « pourquoi les très grosses fortunes surperforment elles ? ». Nous parlons ici des vraies grosses fortunes, qui permettent de vivre dans le luxe sans travailler. A partir de 10 millions de Francs par tête, le taux de croissance est de 4 à 5% an et peut atteindre 8% pour les fortunes comptant plusieurs milliards. Les raisons sont multiples :

-          Les riches ont accès à des opérations financières juteuses, qui sont réservées – ne serait-ce que pour des raisons pratiques – aux gros joueurs.

-          Les frais fixes de gestion de fortune sont couteux et hors de portée du  pékin moyen, mais sont rarement directement proportionnels au montant aux fonds gérés. Sur des fortunes de plusieurs milliards, ils représentent des peanuts et pour gérer les très grosses fortunes, les intermédiaires financiers sont prêts à bien des bassesses et des rabais

-          A partir d’un certain seuil, plus vous êtes riche et moins vous payez d’impôt, en général. Parce que les stratégies d’évitement fiscal les plus coûteuses deviennent à votre portée. Notamment les trusts anglo-saxons, qui demeurent le nec plus ultra !  Dépenser un million pour éviter d’en payer quinze aux impôts a du sens… Et en face, les responsables du fisc – en tout cas dans certains pays, dont la Suisse – ont tendance à vous consentir de gros rabais pour éviter que vous alliez voir ailleurs…

 

Ce dernier point est fondamental. Parce que si les très riches échappent à l’impôt, leur fortune croit plus vite que le reste de l’économie qui paie ses impôts normalement. Surtout, ce qui est plus grave, c’est que le reste de l’économie doit payer davantage, pour boucher les trous. Tous, les contribuables notamment les patrons de PME, les professions libérales et autres payent davantage d’impôts qu’il ne le faudrait, parce que les très riches n’en payent pas assez. Alors bien sûr, on peut réduire les dépenses de l’Etat, c’est utile et même nécessaire si cela profite aux classes moyennes – qui vont en réalité dans leurs tranches supérieures, jusqu’à quelques centaines de milliers de francs ou d’euros de revenu par an… Mais réduire par trop l’Etat, c’est l’affaiblir au profit de la loi du plus fort, ou plus exactement du plus riche.  

Profondément libéral, je reste persuadé qu’il faut éviter de surcharger le bateau fiscal, notamment sur les entrepreneurs, qui créent de la richesse et de l’emploi, et de a consommation. En revanche taxer très lourdement, même de manière confiscatoire les très grosses fortunes, de plusieurs dizaines, centaines, voire milliers de millions d’euros me semble une nécessité urgente. Et le meilleur moyen de le faire, à mon avis, c’est au moment de la transmission du patrimoine, plutôt qu’en imposant le capital proprement dit. C’est là où je diverge d’avec Piketty. Nous nous rejoignons en revanche (je me permets cette familiarité, car en fait tout ceci figure déjà dans mon ouvrage « l’Utopie urgente » parue en 2007) sur le fait qu’une telle imposition ne peut se concevoir qu’à l’échelle mondiale si l’on veut éviter une fuite effrénée de capitaux vers des cieux défiscalisés.

En dépit des hostilités sur la Syrie, il semble bien que le G20 e Moscou ait fixé des échéances en 2015 pour la mise en place de mesures efficaces contre le tourisme fiscal. Je m’en réjouis, car même si cela va nuire aux intérêts à court terme de la Suisse, à moyen et long terme, c’est la stabilité et l’harmonie du monde qui sortiront gagnantes. C’est notre intérêt à tous. Comme il est de l’intérêt de la bourgeoisie et des classes moyennes de cesser de soutenir ceux des plus grosses fortunes, nouvelle aristocratie de nos temps modernes aux privilèges exorbitants.

Commentaires

J’ai beaucoup apprécié. Votre blog exprime exactement les
idées que je défends depuis un certain temps

Il me semble qu’en termes de fiscalité des contribuables les plus fortunés,
la solution serait de transformer radicalement le modèle de taxation, ceci de façon à permettre à ces fortunes de réduire drastiquement leur assiette fiscale en cas d’investissement générateur de croissance économique (et donc d’emplois)
dans le tissu économique local/national (au contraire des investissements en bourse dans les titres de multinationales).
Cette nouvelle approche permettrait de taxer fortement les contribuables très aisés qui n’utilisent pas leur fortune de façon à profiter à l’ensemble des individus.

La question centrale reste toutefois celle de la mise en place d’une telle mesure. Un grand nombre d’intellectuels ont pris conscience de la nécessité d’une telle transformation, mais personne ne semble proposer de solution viable. Il reste à espérer qu’une révolution ne soit pas nécessaire pour permettre cette nouvelle donne, même si l’histoire des grands changements sociaux ne prête pas à l’optimisme sur ce point.

Meilleures salutations,

Warren Smith

Écrit par : Warren Smith | 09/09/2013

Cette fois tu mettras tout le monde d'accord.
Reste à trouver le déclencheur qui permettra, ou plutôt obligera, non seulement la prise de conscience mais l'action universelle. En effet, comme tu le relèves, cette révolution ne pourra se faire qu'à l'échelle planétaire.
On n'en prend pas le chemin si je me réfère à la compétition acharnée que se mènent les nations pour draguer les multinationales.
Le plus grave est à venir et je crains que le changement de paradigme ne se fasse dans la douleur.
Aucun politique n'ose en parler, seuls quelques économistes à l'instar de Jeremy Rifkin tirent la sonnette d'alarme : La fin du travail.
- En l'espace de 300 petites années la démographie mondiale aura décuplé.
- L'espérance de vie augmente chaque année.
- Les tâches ingrates et sans expertise sont robotisées et informatisées.
- Les ressources sont forcément épuisables dans un monde limité.
Nous serons donc condamnés à partager le temps de travail.
Ce n'est pas forcément une mauvaise nouvelle.

Oui, il serait judicieux de taxer lourdement le capitalisme financier. Une piste intéressante est la récente proposition de l'improbable alliance UDC-PS de séparer les activités de la banque casino de celle qui permet le développement de l'économie réelle et de la valeur ajoutée.

Bientôt nous ne parlerons plus de croissance, mais plutôt de prospérité. Lorsque nous saurons privilégier la qualité sur la quantité. Et pour ça, en Suisse, nous sommes plutôt bons.

Écrit par : Pierre Jenni | 10/09/2013

Tout cela est dialectique, Pierre et les fonts ont commencé à bouger. La preuve, l'existence même de ce débat. Mais on n'en verra pas la fin avant plusiers années, pour autant qu'on évite une déflagration mondiale.
Les Etats se livrent à une concurrence fiscale acharnée, mais en même temps, au sein du G20, cherchent à harmoniser la fiscalité globale et à mettre en place des règles qui réduisent considérablement le tourisme fiscal et les jeux de facturation, afin de relocaliser les bénéfices.
Ce que Pascal Lamy résume très bien en déplorant qu'au sein même des organisations internationales, les mains gauches des gouvernements ignorent ce que font leurs mains droites et vice versa. De fait les intérets de deux ministères d'un même gouvernement peuvent être parfaitement divergents.
De même la robotisation progresse, mais elle est grosse consommatrice d'énergie. Qui n'est pas infinie, même si l'on peut espérer des percées technologiques dans ce domaine.
Je n'ai plus le chiffre exact en tête, mais chacun de nous, occidental moyen, consomme je crois quotidiennement l'équivalent de la force de travail de 200 esclaves. Il va nous falloir rapidement trouver de nouvelles sources d'énergie bon marché, si l'on veut continuer à ce rythme et l'étendre au reste de la planète. Ce ne sera pas le pétrole, même sous forme de gaz de schiste...

Écrit par : Philippe Souaille | 10/09/2013

Non, Philippe, nous disons à peu de chose près la même chose. http://fr.wikipedia.org/wiki/Dialectique

Oui, l'opposition des ministères à pris une forme presque caricaturale en France dans le domaine du transport professionnel de personne :
Lors de la fronde contre l'arrêté Attali qui visait à libéraliser la profession des chauffeurs de taxis et qui s'est traduite par le blocage des aéroports du pays, le gouvernement à dû faire marche arrière.
Pour se venger, ils ont créé un autre dicastère sous la férule du département des finances (par opposition à celui des transports) qui a permis la création des VTC (voitures de tourisme avec chauffeurs). Aujourd'hui, le gouvernement entend faire des appels d'offre pour tous les transports subventionnés qui étaient assurés par des taxis jusqu'à maintenant. Histoire de faire des économies... On parie que ce sera un fiasco ?
http://hal.archives-ouvertes.fr/index.php?halsid=4j599uac9sonk4hvnqfq2606b5&view_this_doc=halshs-00771263&version=2

Écrit par : Pierre Jenni | 10/09/2013

@ Souaille

Bonjour,

Heureux de pouvoir vous saluer, mais désolé d'être dubitatif sur le génie économique de Picketty. J'avoue ne pas avoir lu les 970 pages du livre dont la sortie était annoncée pour le 30 août 2013. Par contre, j'avais lu le petit opuscule de Picketty conscré à l'inégalité. Cet opuscule conclu à ce que les pauvres paient (relativement) autant d'impôt que les riches, et même un peu plus pour ceux qui ne sont pas très pauvres. Pour ce faire Picketty ne tient pas compte des redistributions en nature. C'est là un aveux noir sur blanc au début de son ouvrage. Pourquoi ? Parce que c'est trop compliqué, écrit-il.

Et c'est sur cette base, qu'avec quelques complices, il s'est attaqué à la structure fiscale et propose des réformes chiffrées à l'appui !

Franchement si son ouvrage est du même tabac que le précédent, il aura mis en avant un sacré talent d'enfumeur. Mais bon, je n'en sais rien puisque je n'ai pas lu les 970 pages.


@ Pierre jenni

Donc les "taxis" français ne sont pas démocrates.


@ Warren smith

Donc pour investir en Indonésie, je dois migrer en Indonésie. Pourtant il s'agit de mon argent. Il s'agit donc pour vous de m'expropier.

Mais qu'entendez vous par investissement local/national créateur d'emploi ? Après coup on le sait, avant c'est fort difficile. Avez-vous des exemples ?

Est-il raisonnable de prôner un investissement national à l'heure de la libre circulation, de plus de 120 accords bilatéraux et de la conviction de Souaille que la Suisse doit adhérer à l'Europe ?

Voulez-vous m'empécher de réinvestir les quelque Vrenelis grapillés en Suisse dans la boîte que j'avais contribué à fonder il y a une vingtaime d'année en Grande-Bretagne, laquelle de toutes les manières ne peut pas officier en Suisse faute de pouvoir obtenir le moindre permis de travail extra-européen ?

@ Souaille

Il est vrai que les très grosses, mais alors trés grosses fortunes, certainemnet pas les fortunes de 10 millions, mais certainement celles de l'ampleur de Mme Bettancourt, sont un danger pour la démocratie.

Il est aussi vrai que le niveau d'inégalité est très élevé. Enfin à l'échelle du monde moderne. Parce qu'à l'échelle des temps anciens, ce n'est pas le cas.

Pour finir je vous rassure, je ne vais pas vous contredire à longueur de Blog, je dois repartir à Londres, Londres au régime fiscal si intelligent, comparé à celui de la lourde petite Suisse coinçée entre les certitudes passées d'une bonne partie des droites populistes et l'avenir radieux des caciques de la gauche gouvernementale (là on devrait être un peu plus d'accord).

Écrit par : CEDH | 11/09/2013

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