04/11/2013

Frontaliers, privilèges, jalousies et solutions

Je suis frontalier, donc un privilégié. C’est vrai. Comme me le faisait remarquer un ami vigneron genevois, je profite de revenus suisses et de prix français. C’est sans doute la cause principale du ressentiment qui s’exprime à l’égard des frontaliers en Suisse et des Suisses en France aussi d’ailleurs. Car l’immense majorité des résidents de Genève profitent aussi des prix français lorsqu’ils vont faire leurs courses, vont au restau ou skier le week-end de l’autre côté de la frontière.

Sans oublier les vacances en Thaïlande ou au Maroc où l’on peut se payer un 5 étoiles pour le prix d’un Ibis à Genève, les week-ends à Londres ou à Paris, la maison en Algarve ou en Provence… Et plus généralement le portable, les baskets et le jeans fabriqué en Chine, le pétrole extrait du Nigeria, les bananes d’Equateur ou le gaz de Russie. Et la voiture tchèque ou espagnole.

Tous, sans exception, nous profitons tous les jours des différences de prix et de niveaux de vie qui font le bon côté de la haute tenue du Franc Suisse. Les frontaliers un peu plus que les autres, puisqu’en plus ils sont souvent propriétaires, ce qui reste hors de portée de la classe moyenne à Genève. Mais, hormis un tout petit nombre de résidents genevois aux nationalités exotiques, tout un chacun pourrait devenir frontalier et propriétaire. C’est un libre choix, pour lequel nous avons voté, qui plus est à une confortable majorité.

En échange de ce privilège de devenir propriétaire, le frontalier assume quelques désavantages. Il est nettement moins bien protégé et indemnisé en cas de chômage. Il allonge souvent ses trajets domicile-travail (mais souvent moins que des pendulaires vaudois, voire valaisans ou neuchâtelois qui de plus ne paient pas d’impôts à Genève). Il est aussi à la merci de la fiscalité française qui peut être parfois versatile… Son privilège le plus exorbitant, le recours possible à une assurance maladie privée, non solidaire, est désormais aboli, ce qui est normal.

Enfin, vis-à-vis des travailleurs à salaires français, qui se plaignent non sans raison de ne pas pouvoir suivre la hausse de l’immobilier en zone frontière, le travailleur à salaire suisse bosse un jour de plus par semaine et cinq années de plus avant la retraite, ce qui au final fait tout de même l’équivalent de dix années de travail en plus. Le quart d’une vie professionnelle, ce n’est pas rien.

Cela dit, même si l’on relativise, le frontalier reste privilégié, et cela pose un problème psychologique. Nous sommes tous plus ou moins jaloux de quelqu’un qui vit mieux que nous. Mais bon, s’il est patron ou star ou médecin chef, cela fait partie de la marche normale des choses, et personne n’en fait une maladie chaque matin. Par contre s’il fait le même métier que vous, ça chiffonne davantage et c’est normal. C’est idiot, parce que cela ne vous enlève rien à vous, c’est donc de la pure jalousie, mais c’est humain.

D’un autre côté, la prospérité de Genève a besoin de la France voisine, à un point que l’on imagine mal. Redresser la frontière, d’une quelconque manière et c’est assurément quelques points de PIB qui s’évaporent et le niveau de vie cantonal qui s’étiole. Même les plus pauvres n’ont rien à y gagner car la baisse des revenus cantonaux se traduirait très vite par une pression accrue sur des prestations sociales qui sont les plus coûteuses du monde. Sans parler des subventions particulièrement généreuses à la culture et aux activités les plus variées.

Il existe cependant des moyens de réduire ce sentiment d’injustice qui nous pourrit la vie et envenime les rapports sociaux. J’en vois au moins deux. Supprimer la possibilité de déduire ses frais de trajets domicile travail des impôts. Pour tout le monde. Cela serait une vraie mesure écologique, qui favoriserait celles et ceux qui choisissent de vivre à proximité de leur emploi, souvent au prix fort, et désavantagerait les autres, les pendulaires. Il n’est en effet pas normal que l’impôt incite à s’éloigner de son lieu de travail, ce qui est fort coûteux en énergie. Il faudrait bien évidemment que la mesure soit fédérale et pour l’instant les chambres s’y refusent. Elles ont tort. Le surplus d’impôt pourrait être rendu aux citoyens d’une autre manière, notamment la réduction du prix des transports en communs urbains et la construction de P+R en Suisse (près des gares vaudoises notamment) et en France. Pour inciter  les pendulaires à abandonner leurs véhicules polluants et soulager le trafic urbain pour ceux qui doivent y circuler toute la journée.

L’autre mesure ne dépend pas des chambres, mais à priori uniquement de la BNS, puisqu’il s’agirait d’aller encore plus loin dans la baisse organisée du Franc suisse relativement aux autres monnaies, à l’euro en particulier. Passer à 1.40, comme le réclament d’ailleurs les syndicats, favoriserait nos exportations. Cela réduirait évidemment nos avantages « touristiques » et renchérirait les importations, mais cela faciliterait la tâche de nos entreprises et s’il est bien un secret ou une recette expliquant la prospérité helvétique, en plus des banques, c’est bien celui-là : la première place accordée à l’économie dans les arbitrages socio-politiques.

La dernière remarque relative aux frontaliers, c’est la morgue dont ils feraient preuve. Sur ce point, je ne peux que conseiller à tous, résidants et frontaliers, d’apprendre à observer la poutre que chacun porte en son regard… Le chauvinisme et la condescendance sont aussi universellement répartis que la connerie humaine, malheureusement.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que Genève a vécu sous atmosphère protégée durant la deuxième moitié du XXème siècle. Je me souviens parfaitement de mes réflexions lorsque j’ai choisi de m’établir ici, où mes parents louaient un appartement, comme ils en louaient un à Paris et une maison à Cannes. Je voulais être journaliste, et accéder à un grand journal français ressemblait à un parcours du combattant. Dans lequel il fallait non seulement être le meilleur, mais aussi piétiner les doigts de ceux qui tentaient de s’accrocher à vos côtés. La concurrence était féroce, tout simplement.  

A Genève, c’était beaucoup plus cool et de fait, au bout d’un mois de stage non rétribué, on me proposait un job à la Tribune… La concurrence était nettement moins relevée, ce qui est parfaitement normal, vu qu’il y avait quasi autant de journaux en Romandie qu’en France, pour 50 fois moins d’habitants. Quand à mon salaire, il était le double de celui d’un journaliste débutant à Paris, mais en fin de carrière, il serait nettement moins élevé à Genève (mais suffisant pour vivre bien) que pour une star de la profession parisienne. C’est à cette époque que je suis devenu frontalier, le directeur de la police des étrangers m’expliquant gentiment que oui, j’avais assez d’années de résidence et de scolarité en Suisse pour me faire naturaliser, mais que pour cela je devais être résident. Et que manque de chance, le quota de permis étant épuisé pour l’année et généralement insuffisant, il était préférable que je devienne frontalier, ce qui n’était soumis à aucun quota, juste au bon vouloir des commissions tripartites, que je passais haut la main.

37 ans plus tard, c’est toujours pareil : dans nombre de domaines, culturels mais aussi parfois techniques ou financiers, on peut vivre correctement ici en étant moyen, là où l’on vivoterait tout juste en France, tandis que les stars sont évidemment mieux payées dans un marché 50 fois plus important, où la concurrence est plus vive. Du coup, lorsque dans tous les domaines, des jeunes loups aux dents plus ou moins acérées débarquent de partout, parce que l’attrait du Franc suisse est un aimant puissant, les compétences moyennes deviennent insuffisantes face à la concurrence. Ce n’est pas que les Genevois sont moins compétents en général, très loin de là, c’est juste qu’ils sont moins nombreux.

Genève et les Genevois dans leur ensemble profitent de cette course à l’excellence, même si les talents moyens en pâtissent. L’économie va bien, la prospérité augmente et le seul souci devrait être de la répartir équitablement. Nous avons le choix cependant d’inverser le cours des choses. De revenir à un système fermé et protégé. Cependant il faut savoir que la donne internationale a changé et que cela signifiera forcément un recul sensible de notre niveau de vie. Probablement très sensible, parce que nos entreprises ne pourront plus être aussi performantes si on leur rogne les ailes, en les empêchant par exemple de recruter les meilleurs.
 

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