09/11/2013

La Vraie Histoire des Romand-es

Couronnement de trois années de travail, mon livre « Ces Romands qui ont fait l’Histoire », sort en librairie cette semaine. Trois années plongées dans l’Histoire de Genève, de la Romandie et des régions voisines, de la Suisse, de la France, de l’Europe et du monde… Pour ce qui est de l’Univers, évitons le hors sujet, mais le fait est que j’ai cherché à replacer notre histoire locale dans le contexte global et c’est passionnant. Car bien sûr le contexte global explique ce qui se passe ici, mais les spécificités et les personnalités d’ici jouent souvent un rôle considérable ailleurs aussi !

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Pur hasard, cela tombe pile sur « Le mois des Suisses » à la RTS. L’occasion d’essayer de répondre, moi aussi, aux questions qui tuent : « Qu’est-ce que la Suisse, qu’est-ce qui crée la Suisse, qu’est-ce qui nous unit ?».

Ma réponse est claire : en tout cas pas le hérisson refermé sur lui-même que tentent de promouvoir l’UDC et consorts. Tout au contraire, c’est l’ouverture, les échanges et le métissage, qui créent ce pays depuis la nuit des temps.

Déjà, par nécessité, les premiers habitants viennent d’ailleurs, puisqu’il y a 20 000 ans, tout le pays est entièrement recouvert de glaces de plusieurs centaines de mètres d’épaisseurs. Peu à peu des immigrés chasseurs cueilleurs remontent du sud, suivis d’une vague de paysans venus de la dépression de la Mer Noire, à l’origine un lac d’eau douce qui se remplit d’eau de mer. Probablement l’origine du mythe du Déluge. On retrouve aujourd’hui encore leur gènes dans des populations européennes « de souche » et le bassin lémanique est leur implantation la plus au nord. Ils se mélangent avec des celtes spécialistes du fer, reçoivent des apports grecs et même phéniciens…

La conquête romaine, puis les invasions barbares passent par là. Rois du pays, les Burgondes sont un drôle de peuple, venus du Nord-Est, des bords de la Vistule, avec des cousinages jusqu’en Iran. Avec la Loi Gombette, ils offrent à la région la première loi connue établissant formellement des liens d’égalité juridique entre personnes d’origines ethniques différentes habitant le même territoire. Tandis que partout alentour, les conquérants sont les maîtres et les conquis leurs esclaves. Genève est alors la petite capitale d’un royaume englobant la Franche-Comté, la Suisse entière, la Bourgogne et la vallée du Rhône jusqu’à Vienne. Son Roi, Gondebaud, est Patrice des Romains, numéro 2 de l’Empire d’Occident. Uri Schwytz et Unterwald n’existent pas encore, improbables culs de sac alpins peu à peu défrichés par des paysans en quête de terres. Les principales villes alémaniques sont des villages servant de haltes sommaires sur les routes commerciales tandis que Genève, avec ses ponts sur le Rhône, est l’un des carrefours les plus importants et va même devenir « Le » plus important marché européen du Moyen Age. S’y croisent les marchands de soie, de coton et d’épices, mais aussi les pèlerins en route pour Rome, Jérusalem et bientôt Compostelle. Deux Papes, ou plutôt Antipapes en sont issus.

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Le passage des Alpes est la clé de la fortune et c’est l’ouverture du Gothard, au début du XIIIème siècle qui crée les conditions d’existence de la Suisse. Les paysans crevant de faim peuvent désormais prélever des taxes sur les marchandises de passage, comme le font Genevois et Valaisans depuis deux millénaires. Ils communiquent, échangent, reçoivent les voyageurs et voyagent eux-mêmes. Ils s’enrichissent matériellement et spirituellement. Ils sont aussi au contact des villes-principautés italiennes dont plusieurs, après la chute de l’Empire, vivent sous un régime de démocratie locale, clairement de filiation gréco-romaine. Sauf qu’à la suite d’une querelle de voisinage, les Habsbourg, seigneurs du lieu originaires d’Argovie bloquent le passage du Gothard. Les trois vallées se rebellent et flanquent la pâtée aux troupes venues essentiellement des villes du plateau pour les mater. Le gros de la bagarre oppose de futurs suisses des deux côtés et de toute manière, tout ce petit monde fait partie du Saint-Empire Romain germanique et ne songe aucunement à s’en séparer. Il faudra attendre la fin du Moyen-âge pour que cela soit le cas, en profitant d’une alliance avec la France. 

Durant deux siècles, cités du plateau et vallées alpestres ne vont pas cesser de s’entrétriper… La démocratie reste très relative, réservée aux hommes d’une poignée de familles dominantes dans chaque communauté. Les grands seigneurs des environs s’en mêlent, notamment la famille de Savoie, qui aide les Suisses contre les Habsbourg. Une fois ces derniers sortis du jeu, les Confédérés s’en prennent à la richissime Savoie, qui possède les deux principaux cols entre la France et l’Italie, soit le Grand et le Petit Saint-Bernard. L’alliance des Suisses et de la France prend la Savoie en tenaille, qui ne s’en relèvera pas. Genève en profite pour entériner son indépendance, grâce à des commerçants-aventuriers, comme Bezençon Hugues, qui n’hésitent pas à manier l’épée et à risquer leur fortune. Ville impériale de fort longue date, n’hésitant pas à en appeler au pape au besoin, Genève a toujours su utiliser ce lien fort à l’autorité « européenne » pour asseoir son autonomie face au pouvoir local.

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 Genevois, de souche genevoise, Bezençon a grandi à Zürich et la plupart des autres figures de l’indépendance genevoise sont des savoyards, petits gentilshommes de la région fâchés contre le Duc, qui aujourd’hui seraient des frontaliers. Les parpaillots qui débarquent ensuite viennent de plus loin, pendant que les fils de famille comme les garçons de ferme, d’un bout à l’autre de la Suisse, s’en vont au loin chercher fortune pendant des années. C’est ce brassage incessant entre l’air confiné des vallées et le foehn du Sud des alpes, la bise du Nord ou le Vent de Paris, voire de Londres ou de Washington, sans oublier le blizzard de Moscou, qui fait la Suisse, à la fois droit dans ses bottes et au service des puissants, pour autant qu’ils laissent la Suisse en paix…

Ce curieux mélange de diziplin toute militaire, de curiosité et de sentiment puissamment ancré de l’égalité des droits et des devoirs, c’est ce qui fait la Suisse. Mais si le service mercenaire n’existe plus, nos jeunes devraient se souvenir que l’expatriation dans un CV, cela vous pose son homme ou sa femme, d’ailleurs, et que celles et ceux qui peuvent brandir un engagement scolaire, puis professionnel à l’étranger trouveront plus facilement un job et serons mieux payés, y compris au retour au pays. La Suisse, centrée sur son nombril, n’est rien. Un morceau de terre coincé entre des montagnes. Ouverte sur le monde, elle devient un lieu de passage, de commerce et de réflexion. Un miracle économique et démocratique.

Commentaires

Et voilà, la Suisse est une création des Genevois et ces misérables vers de terre que sont les Suisses allemands n'ont rien à voir là-dedans. Vous n'avez pas fini de nous faire ricaner, Souaille.

Écrit par : Géo | 09/11/2013

Curieux résumé, Géo, je n'ai rien dit de tel ! Je dis même exactement le contraire, à savoir qu'en 1476, les alémaniques ont conquis la Savoie, qui incluait encore l'essentiel de la Romandie (= sauf le Haut-Valais et Fribourg moins la Gruyère).
Par ailleurs, quand j'évoque le métissage, c'est aussi de mélange entre Alémaniques et Romands, ou Tessinois que je parle. Ils abondent dans l'Histoire, depuis la Genevoise Sainte Clotilde, de mère "romaine" (on dirait plutôt romande aujourd'hui) et de père burgonde (germanique), qui épouse le Roi des Francs Clovis et le convertit au catholicisme.
Ou la vaudoise Adélaïde, Impératrice et Régente du Saint Empire, dont la mère est alémanique (la Reine Berhe) et le père romand (Rodolphe Roi de Bourgogne, ce qui désigne encore la Romandie à l'époque).

Écrit par : Philippe Souaille | 09/11/2013

"sort en librairie cette semaine."

Peut-on le commander directement ?

Écrit par : Plouf | 09/11/2013

Oui, Plouf, à terme, il devrait être sur Amazon.fr et Payot. En fait il s'y trouve déjà, mais comme nous avons changé de titre en cours de route, il s'y trouve sous un ancien titre, ce qui prend apparemment plus de temps que prévu à rectifier... Et je ne vous donnerai pas l'ancien titre, ce qui ne ferait que compliquer les choses...
Sinon, il est disponible sur le site de notre diffuseur Hediffusion.ch mais c'est plutôt pour les libraires.
Et dans une semaine sur Adavi.ch, notre propre site, qui est en pleine reconstruction, pour y intégrer pas mal de nouveautés, en termes de livres et de films.

Écrit par : Philippe Souaille | 09/11/2013

Merci pour avoir sorti cette ouvrage. J'ai toujours apprécié vos billets sur l'histoire suisse. J'essaierai de me le procurer si je n'oublie pas. J'ai déjà un ouvrage en cours et je le commence juste.

D.J

Écrit par : D.J | 09/11/2013

Tiens, vous publiez mes commentaires maintenant ? Disons, quand cela vous arrange, à l'instar de l'autre progressiste opportuniste de service, David Laufer. Quand la réponse de votre correspondant vous met dans l'embarras, vous ne la publiez pas. Mais vous proclamez urbi et orbi votre immense honnêteté intellectuelle. Passons.
« Qu’est-ce que la Suisse, qu’est-ce qui crée la Suisse, qu’est-ce qui nous unit ?».
En tout cas pas le hérisson refermé sur lui-même que tentent de promouvoir l’UDC et consorts"
Ce débat-là n'a rien à voir avec le XVème siècle, mais bien avec la Suisse de 1848. Rappelons tout de même que les cantons romands ne sont en Suisse que depuis le XIXème, cela aide à la clarification. Et encore une chose à mon avis très importante : vers 1860, la Savoie aurait pu être rattachée à la Suisse. Je crois savoir que la partie suisse allemande, voyant que l'équilibre culturel et linguistique serait moins en sa faveur dans notre pays, a préféré ne pas faire ce qu'il fallait pour que cela réussisse, au contraire de la France de Napoléon III. C'est éminemment dommage pour tout le monde. Et en premier lieu pour nous Savoyards devenus Suisses.
(Dans je ne sais plus quel débat, qqn m'avait dit qu'un Vaudois était 1/3 Bourguignon, 1/3 Savoyard, 1/3 Bernois. Mais il y a Vaudois et Vaudois. En fait, culturellement, vous avez 4 types majeurs : ceux du plateau, du Jura, du lac et des Alpes. Entre l'humour d'un vigneron de Cully et l'âpreté d'un Ormonan ou d'un Tatchi, il n'y a pas besoin d'avoir lu Jacques Chessex pour faire la différence. Pour moi qui suis du Mandement d'Aigle, sous domination bernoise depuis bien avant le reste du canton, je vous dirais que les gens du Chablais vaudois sont 50% Savoyards et 50% Bernois. Je vous avais déjà signalé par ailleurs que les Bernois avaient été très bien accueillis ici, ils achetaient les vins de la région depuis longtemps et ils ont par leur présence assuré un certain ordre, ce que ne faisait plus depuis longtemps la Maison de Savoie. Trop occupés à faire les beaux à Paris...).
Cette étrange configuration de micro-états a traversé le XXème et ses deux guerres mondiales, qui n'en font en réalité qu'une et qui s'est véritablement terminée à la chute du Mur de Berlin et l'écroulement de l'Empire soviétique. Ces événements d'une gravité inouïe dans l'Histoire de l'humanité ont forgé un sens national profond en Suisse, et non ces foutaises de mythes ou pas mythes du Grutli ou de Guillaume Tell. A partir de là, vous avez en Suisse comme en France, une gauche plus ou moins internationaliste, un centre droit atlantiste et internationaliste et une droite nationale.
Et les internationalistes n'aiment pas les gens qui veulent s'en tenir au respect de la nation. C'est leur droit le plus strict, sauf que les moyens utilisés pour les combattre ne sont ni loyaux ni très reluisants.
Voilà donc mon opinion. Vous ne la publierez pas et sachez-le : je m'en fous.

Écrit par : Géo | 09/11/2013

Pour ce qui est de votre opinion, Géo, vous devez bien vous douter que c'est réciproque... Ma règle est simple, je publique quand je trouve qu'il y a de l'information intressante ou une réflexion, critique ou non, qui fait avancer le débat. Et puis les compliments aussi, parce que ça fait toujours plaisir. Les insultes, en revanche, et vous en êtes un spécialiste, c'est non. Même si le texte est intéressant.
Si vous avez envie de vous défouler et d'insulter les gens, ouvrez votre propre blog.

Écrit par : Philippe Souaille | 10/11/2013

Pour ce qui est de l'importance du XXème siècle sur la constitution réelle de la Suisse, je vous rejoins, avec deux gros bémols.
La Suisse n'existe que parce que les Puissances l'ont voulue. A Vienne d'abord et pour amoindrir la France des Cent Jours, puis ensuite comme zone neutre et tampon. Mais à aucun moment elle ne s'est imposée par la force, ou par son esprit de "résistance". Tous les historiens savent que sa non entrée dans la seconde guerre mondiale tient davantage à ses (nombreuses et intelligentes) concessions qu'à la Mob elle-même.
Si la Suisse alémanique a d'une certaine manière conquis la Romandie, elle a eu l'intelligence de lui laisser son autonomie (enfin, pas tout de suite, les Vaudois en Savent quelque chose) et même davantage.
Pendant la 1ère guerre mondiale, sous la houlette du général Wille, un Romand devenu alémanique, la Suisse est à deux doigts d'exploser, Wille et les alémaniques, sensibles au pan-germanisme voulant entrer en guerre du côté prussien, tandis que des dizaines de milliers de Romands s'engagent dans la légion étrangère et combattent côté français. Couverts de gloire dans les tranchées, ils feront de leurs régiments de la Légion les plus décorés de toute l'armée française... Pendant ce temps, les officiers supérieurs de Wille renseignent abondamment les agents allemands et font sortir Lénine et une vingtaine de bolcheviks de Suisse pour qu'ils mettent la Russie à genoux, au profit du Kaiser, parrain du fils de Wille !
Tout autre son de cloche en 39-45. Guisan est un vrai romand et son service de renseignements, d'une redoutable efficacité, travaille à deux niveaux. Un niveau que l'on pourrait qualifier d'alémaniques, composé d'officiers risque-tout qui s'affichent au grand jour et brassent de l'air, et un noyau dur, essentielleemnt romand, qui agit bien plus sérieusement et dans la discrétion la plus absolue. Pendant que le propre fils de Guisan vend des quantités astronomiques de bois aux Allemands, qui servent à bâtir les cabanes des camps de prisonniers de guerre (et peut-être pas que de prisonniers de guerre...) ce réseau discret fournit en douce aux russes - à Genève - les plans de la contre-attaque de la Wermacht sur Stalingrad, ce qui reste la bataille la plus décisive et le tournant de la guerre, Hitler y perdant un million de ses meilleurs hommes. Des plans sortis tout droits de l'état-major du Führer...

Écrit par : Philippe Souaille | 10/11/2013

Une méchante petite plaie peine à se refermer , Dame Romandie suinte du côté de Moutier , la saison de la chasse est ouverte et l'UDCanglier gratouille là où ça fait mal.
Moi qui croit qu'appliquer le pansement un peuple une langue une culture , permet de guérir , je dois bien avouer que peut-être l'URgo économique avec ses défenses d'intérêts bien compris peut être plus efficace, sans parler des guéguerres de religions qui apparaissent sous l'endoderme.
La dermatologie politique est un métier.

Écrit par : briand | 10/11/2013

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