19/11/2013

ATTAC vs RADICALISME : quel monde demain ?

J’ai assisté hier (au Club Suisse de la Presse de Guy Mettan) à un très intéressant débat entre deux brillants septuagénaires : Susan George, co-fondatrice et directrice d’Attac et Pascal Couchepin, que l’on ne présente plus. Comme parfois à ce niveau, les deux avaient raison, bien que leurs thèses soient l’exact contraire l’une de l’autre. Leur seul point de convergence était l’excellence de la démocratie suisse, mais encore pas pour les mêmes raisons : Susan George saluait la possibilité de contrer le pouvoir de la finance, tandis que Pascal Couchepin attachait la plus grande importance au fait de pouvoir voter l’impôt…

Susan George dressait la liste des injustices du système, et Pascal Couchepin de ses avantages et progrès. Chargé d’en faire la synthèse, le professeur Yves Flückiger déclarait forfait, se contentant d’apporter son éclairage d’observateur scientifique, en soulignant avec talent quelques points saillants. Mais si l’on veut  véritablement tenter un rapprochement entre deux discours parallèles, il ne faut pas hésiter à s’en emparer pour les mener là où ils s’incurvent, ce que leurs tenants originels évitent soigneusement de faire. Parce qu’ils font l’un et l’autre de la politique, c’est-à-dire qu’ils cherchent à se rallier des partisans en évitant les sujets qui fâchent.

Susan Georg explique ainsi qu’au cours des 50 dernières années, 10% de la richesse des pays de l’OCDE  a été transféré des salaires sur le profit. C’est-à-dire des classes laborieuses vers la rétribution du capital. Sur les 16 000 milliards de dollars du PIB européen en 2012 (et non pas 13 000 comme annoncé par Mme George), cela représente une somme colossale de 1600 milliards par année, apparemment volée aux pauvres pour être donnée aux riches… Répartie entre les 500 millions d’Européens, cela représente 267 dollars en moins, par mois, pour chacun de nous, retraités et enfants compris. Ce n’est pas rien.

Sauf qu’il faut introduire un bémol : dans la plupart des pays, il existe des systèmes de retraite par capitalisation et les caisses de retraite sont aujourd’hui, partout dans le monde – et particulièrement en Suisse – les plus gros investisseurs. Donc en fait, une part non négligeable de cet argent a en fait été volé à nous jeunes actifs pour être redonné à nous vieux retraités. Par ailleurs, les préoccupations de Mme George en matière d’écologie sont connues et légitimes. Mais si ce butin de 1300 milliards par année était rendu sans autre aux travailleurs, cela aurait un effet considérable sur la consommation. Très positif pour l’économie (qui cependant risquerait de manquer d’investissements et donc favoriserait la consommation d’importations) mais nettement moins pour l’écologie. Un pourcentage significatif de consommation en plus, c’est forcément l’environnement qui souffre. Et quoi qu’on en dise, l’empreinte écologique d’un milliardaire qui thésaurise une part importante de son magot (sinon il ne reste pas milliardaire longtemps) est nettement moins polluante que celle de dix mille travailleurs se répartissant son magot, car eux au contraire, vont immédiatement tout consommer.

Le danger et le coté nocif des hyper-riches est en fait moins dans la part de richesse qu’ils prélèvent (encore que si celle-ci devient trop importante, cela peut contribuer au déclenchement des crises, comme ce fut le cas en 1929 et en 2007), que dans le pouvoir abusif que leur fortune leur concède. Et ce quel que soit le système politique. Le pays du monde où les inégalités sont les plus fortes est aujourd’hui la Russie de Poutine et les plus grosses fortunes sont celles de Poutine et de son entourage, généralement d’anciens copains à lui du KGB. En France comme en Suisse, et sans doute plus en Suisse qu’en France, en l’absence de vraie législation sur le financement des partis politiques, l’économie et donc les plus riches dictent l’agenda. Le système de politiciens de milice n’arrange rien, au contraire, dans ce domaine.  

Autre point crucial, qui n’a été que superficiellement abordé lors du débat, le vieillissement  de la population et la part sans cesse croissante des frais de santé, dans les dépenses globales des individus comme de la société. Sauf accident, couvert et « lissé » grâce aux systèmes d’assurance et de mutualisation, l’essentiel de ces frais de santé sera dépensé en fin de vie, pour la faire durer le plus possible dans des conditions de plus en complexes – et au fond pas tellement agréables pour les principaux intéressés.

Même si la part des très très riches a effectivement notablement augmenté ces dernières années, ils sont très peu nombreux et leur impact global reste maitrisable, hormis donc la question de leur pouvoir personnel.  Le coût de la vieillesse et des maladies des vieux, lui en revanche croit de manière exponentielle et c’est l’un des deux principaux transferts de richesse de ces dernières décennies. L’autre étant la montée en puissance, on ne peut plus légitime, des pays du Sud. Tôt ou tard, il faudra mettre des limites. On ne peut pas passer sa vie à travailler juste pour payer les derniers mois de son existence où l’on va finir grabataire… Or c’est très précisément la société qui se prépare.

En fait elle a même déjà commencé : le différentiel de coût entre l’assurance privée des frontaliers et la LAMAL, du simple au double voire au triple tout de même, est essentiellement du à cela : les assurances privées tenaient compte plein pot des différences de coût induites par l’âge des personnes, alors que la LAMAL lisse en bonne partie les derniers mois ou années de vie en les répartissant sur toute l’existence, ce qui double le montant des primes durant toute une vie. C’est actuellement dans les 100 000 Francs par personne dont il est question. Ce qui ne peut aller qu’en augmentant si l’on ne fait rien. Malheureusement, « faire » impliquerait des remises en cause fondamentales de certains tabous de nos sociétés. Des tabous qui ne sont de loin pas universels. Dans certaines tribus esquimaudes, les personnes d’un certain âge quittaient le clan de leur propre chef pour s’en aller affronter seules leur dernier blizzard. Mais est-on prêt à ce genre de pratique, lorsqu’on voit les difficultés rencontrées par des organismes comme Exit ?

Peut-on justifier de dépenser 100 000 francs par tête d’occidental à le maintenir en vie quelques mois de plus à la fin de son existence, lorsqu’avec la même somme, on peut doubler le revenu de 1000 familles paysannes africaines pendant une année ? Doubler leur revenu signifiant la possibilité de soigner les enfants, de les envoyer à l’école, d’installer l’eau courante… 100 000 francs pour chacun des 500 millions d’européens, cela représente 50 000 milliards ou trois années de PIB européens. A l’échelle planétaire, on dépasse les 200 000 milliards. 45 fois la fortune cumulée de tous les milliardaires de la planète, qui certes devraient être mis à contribution également. Le jour où Attac aura le courage de réfléchir à ce genre de problématiques, elle deviendra vraiment crédible.

Commentaires

Bonsoir,
Intéressant commentaire, qui fait suite à un intéressant débat.
Je ne réagit que sur un point, bien que les sujets traités soient de nature à alimenter bien des discussions !
Ce qui me pousse à réagir, c'est la reprise de l'antienne selon laquelle les assurés des caisses de pension seraient à assimiler aux spéculateurs et autres accapareurs, du simple fait qu'une part de l'avoir de leur caisse de prévoyance est placé en bourse.
Trois remarques qui relativisent :
- les caisses de pensions n'ont généralement que 25 % de leur avoir placé en bourse
- cette part est investie en général de façon conservatrice, en évitant les positions risquées, donc spéculatives
- plus important : en Suisse, on estime que les placements boursiers des caisses de pension représentent entre 8 et 10% du total de la capitalisation boursière. C'est certes beaucoup, mais il y a donc entre 90 et 92% d'autres détenteurs d'actions... Les futurs retraités n'ont donc pas à avoir à supporter seuls l'opprobre de la spéculation et de l'accaparement !
Bien cordialement
Jacques ROBERT

Écrit par : Jacques ROBERT | 05/12/2013

Cher Monsieur, merci de votre commentaire, qui dénote malheureusement des à-priori idéologiques erronnés sur l'économie. Par ailleurs vos chiffres sont faux. Ou en tout cas pas les bons.

1) Les autres grands gisement de placement, outre les actions, sont les obligations et l'immobilier. Que le transfert de richesse des jeunes aux vieux passe par l'entremise d'un dividende boursier, de la cession d'une obligation ou d'un bénéfice sur une opération immobilière ou un loyer revient strictement au même: cela reste un transfert de richesse.

2) Que la gestion soit menée en bon père de famille ou en prenant des risques spéculatifs revient également strictement au même quant au résultat final: un transfert de richesses. La première manière de faire est sans doute préférable moralement et davantage utile à la société, mais ce n'est pas la question ici.

3) L'exemple de la Suisse est tout à fait innaproprié. Notre pays détient, pour quelques temps encore, une part tout à fait inhabituelle de la richesse privée: 27% du marché international de la banque privée (en clair l'argent des superriches), soit 2100 milliards de Francs. Ce qui représente 3/8è du total de l'argent dont disposent nos banques et réduit artificiellement la part des caisses de pension suisses dans les placements boursiers. D'autant plus que les banques privées ont attiré des fonds de pension étrangers, dont les dépôts ne sont pas comptabilisés dans la fortune privée, ni parmi les caisses de pension suisses.

En fait puisque 2100 milliards représentent 27% de l'activité "banque privée" mondiale, on peut estimer à environ 9000 milliards la fortune cumulée des plus riches individus de la planète "placée" en banque. Or la fortune cumulée investie des seuls 300 plus gros fonds de pension du monde est estimée à 14 000 milliards. Et des fonds de pension, il y en a des milliers dans le monde. Pas que 300...

9 000 milliards répartis entre 100 000 superriches sur toute la planète, cela fait bien plusieurs millions par personne. Ce qui est la définition du superriche. Mais c'est toujours beaucoup moins d'argent que les dizaines de milliers de milliards des fonds de pension qui gèrent les réserves des quelques 2 milliards de petits possédants dans le monde, dont nous faisons tous partie en tant qu'européens.


http://www.swissworld.org/fr/economie/place_financiere_suisse/

http://www.boursier.com/actualites/economie/placements-les-fonds-de-pension-mastodontes-de-l-economie-21201.html

Écrit par : Philippe Souaille | 06/12/2013

Les commentaires sont fermés.