13/01/2014

Pardonner à Dieudonné, chauffard de la liberté d’expression

Dans son dernier spectacle, Dieudonné affirmait « ne pas avoir à choisir entre juifs et nazis, encore, disait-il, qu’il avait sa petite idée sur qui a commencé, qui a volé l’autre… » Ce qui prouve 
 a) qu’il n’aime vraiment pas les juifs, pour sous-entendre qu’ils ont bien cherché ce qui leur est tombé dessus avec les nazis, qu’après tout, ils n’avaient qu’à être un peu moins grippe-sous... De la part d’un type qui place tout son pognon en douce à l’étranger, ça prête à sourire…
b) qu’il agit comme un chauffard qui freine avant le radar pour accélérer sitôt après, en tournant sa phrase de telle manière que tout le monde comprend ce qu’il veut dire, tout en laissant planer un doute qui pourrait lui permettre de s’en tirer devant les tribunaux. Parce que la haine raciale est un délit, en France comme en Suisse…
Comme Dieudonné est redoutablement intelligent et talentueux, Manuel Valls a raison d’annoncer que l’humoriste passé à la politique restera sous la loupe des autorités quelques temps encore et qu’aucun écart ne sera toléré dans son nouveau spectacle.
Il s’en tire bien. Si on lui appliquait la même rigueur qu’aux auteurs d’excès de vitesse, il serait en tôle. Présentement, un gros excès de vitesse sur autoroute, genre 200 km/h ou plus, vous mène en prison et à la saisie du véhicule. En France comme en Suisse. Même sans accident et encore plus sûrement s’il y a eu mort d’homme, même indirectement. Si deux véhicules se font la course et que le deuxième a un accident, même cinquante mètres derrière le premier véhicule, le conducteur du premier sera recherché, et inquiété. Même si en Allemagne, conduire à plus de 200 km/h sur une autoroute est légal et qu’ils n’ont pas davantage d’accident que nous, plutôt moins. La vitesse n’est donc au pire qu’une cause parmi d’autres.

Pour Dieudonné et le racisme c’est la même chose. La liberté d’expression est un trésor commun qui doit servir à tous, comme une route ou une autoroute, mais pour que tous puissent y circuler en sécurité, un minimum de règles sont nécessaires. Comme dans la vie quotidienne. Tu ne tueras point par exemple. Même par dol éventuel, c’est-à-dire si ta vitesse ou la dangerosité de tes propos mettent en danger la vie d’autrui.
Peut-on tuer par la parole aussi sûrement qu’avec un véhicule d’une tonne et demi ? Assurément.  Les prêches antisémites ont toujours commencé par des incantations et des rumeurs : ils nous volent, ils transmettent la peste, ils envoient nos filles au moyen-orient, ils nous réduisent en esclavage, ils dirigent le monde en sous-main, ils tuent des palestiniens et leur volent leurs terres…  
Comme le faisait remarquer Ekoué, le rappeur de « La Rumeur », toutes les pires vilenies humaines, de l’esclavage à la shoah, en passant par la colonisation, ont d’abord commencé par une stigmatisation en règle de la victime, par la parole.
Le fait qu’une partie des accusations puisse être partiellement vraie – par exemple qu’Israël opprime les Palestiniens, mais pas tout Israël et encore moins tous les juifs, ne signifie évidemment pas que les autres accusations le soient, mais cela les crédibilise. Or s’il n’y avait qu’Israël en question, personne ne tuerait des enfants juifs en France. Personne ne tue des chinois parce qu’ils massacrent des tibétains, des arabes parce que des terroristes arabes se font sauter sur des marchés bondés ou des bantous parce que les hutus ont massacré des tutsis…   

Si Merah a tué des enfants dans une école, ce n’est pas à cause de Dieudonné, ni de Soral. Pas directement. Ils ne sont pas les seuls  à tenir un discours antisémite, à réhabiliter l’indéfendable, à prétendre de plus en plus ouvertement qu’un complot juif dirige le monde. Mais Dieudonné est de très loin celui qui a la plus large audience. Et même si parmi son auditoire, beaucoup sont sincères lorsqu’ils affirment ne pas être dupes et savoir faire la part des choses, un certain nombre d’esprits plus faibles, plus jeunes ou moins acérés, ou juste plus instables, n’en sont pas capables. Près de 400 jeunes français convertis font en ce moment le jihad en Syrie. Il y a des Suisses aussi.  Demain, combien de Merah, prêts à se faire sauter devant des écoles juives, pour libérer le monde de la soi-disant oppression du lobby sioniste ? Comme si le lobby qatari n’était pas aujourd’hui un problème en France ?  

 Si Dieudonné a compris qu’il allait perdre, tout perdre, y compris la petite fortune qu’il espère laisser à ses enfants et qu’il se satisfait d’avoir fait bouger les choses, d’avoir ouvert les yeux des politiques sur la réalité des banlieues, il me semble juste de le laisser poursuivre sa carrière, avec un œil sur son compteur de vitesse. Parce que faire de l’humour, ce n’est pas répandre la haine. Qui aime bien se moque bien… Et se moquer avec empathie, cela n’a rien à voir avec la volonté de détruire une personne ou une communauté.  En revanche, s’il  persiste à vouloir mettre la vie des autres en danger, par des moyens détournés, la justice devra être sans pitié.