11/02/2014

Enseigner l’Histoire, oui, sans aucun doute, mais laquelle ?

La Nouvelle Société Helvétique et Florence Kraft-Babel appuient la pétition d’un étudiant demandant que l’Histoire soit davantage enseignée à l’école et de manière chronologique. C’est une excellente chose.  Quand on a comme moi publié récemment le récit chronologique de nos milliers d’années d’histoire, on ne peut qu’approuver.  Une question se pose pourtant avec acuité : enseigner l’Histoire, certes, mais laquelle ?

Il y a quelques années, avec l’historien David Hiler, nous évoquions l’étonnante réécriture des Guerres de Bourgogne. Staline à la grande époque aurait adoré… David me confia alors : « L’Histoire n’est plus vraiment enseignée aux ados, parce qu’en fait, on ne sait plus laquelle leur enseigner ».

Au-delà des légendes – certes fondatrices, mais légendaires - comme Guillaume Tell que l’on s’accorde à démythifier, faut-il par exemple enseigner à Genève l’Histoire Suisse ou l’Histoire genevoise ? Parce que ce ne sont pas les mêmes. Idéalement  on peut imaginer une histoire suisse qui intègre les histoires locales, mais cela fait-il sens pour un Genevois d’entrer dans le détail de la constitution d’Argovie par exemple, en dehors des évènements d’ampleur nationale qui ont pu s’y dérouler ?

D’autant que toutes les histoires cantonales ne sont pas égales, très loin de là. Hormis quelques traits communs sur les hommes préhistoriques puis les celtes, l’Histoire de Schwytz et de bien des régions alémaniques commence véritablement au XIIIème siècle avec l’Ouverture du Gothard. Avant il se passe un truc tous les trois ou quatre siècles, et encore, dans la vie de ces vallées culs de sac. Alors que le Bassin lémanique et Genève en particulier, sont des carrefours  commerciaux et culturels depuis l’Antiquité.  Genève devenant même  la capitale de royaumes puissants, dès la chute de Rome.
Cette histoire incroyablement riche et méconnue a été occultée au XIXème puis surtout au XXème siècle, sacrifiée à l’unité nationale et aux mythes fondateurs de la Confédération. D’autant qu’à l’époque Genève s’appuyait sur un vaste arrière-pays, bien plus étendu que l’actuel Grand Genève, et largement situé sur la France actuelle. Elle était et reste durant tout le moyen âge et jusqu’à l’époque moderne, de loin la ville la plus peuplée et la plus riche du Plateau suisse. La capitale commerciale. Pas forcément la plus puissante : au Moyen Age, c’est clairement Berne qui est la plus forte militairement, bien davantage que Zürich, non par sa ville, mais par la possession de nombreux territoires vassaux, sur un mode féodal.
Il ne s’agit certainement pas de déconstruire la Suisse, mais juste d’éviter les absurdités mensongères: l’Histoire est quand même censée être une science et non un art politique. Or des générations d’élèves romands ont appris que « Les Suisses » avaient battu les « Bourguignons » à Grandson et qu’à Morat, ils en avaient massacré 10 000. Sans que personne ne leur révèle que « les Bourguignons » de l’époque étaient en fait Genevois, Vaudois, Gruyériens, Chablaisiens et plus généralement Savoyards ou  que « Les Suisses » étaient en fait la Ligue alémanique, formée de Strasbourg, Colmar, Mulhouse, Bâle, Zurich et Berne sans plusieurs des cantons primitifs…

Commentaires

l'Histoire est toujours dictée par le Vainqueur, mon cher ami.

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 11/02/2014

Bon vous faites une fixation sur les "Guerres de Bourgogne" en prétendant que l'on ignorerait en Suisse romande ce que vous vous évertuez à démontrer à savoir que la grande partie du canton de Vaud (sans le Chablais déjà bernois et qui a combattu donc avec les Suisses) était savoyarde et donc du côté du Téméraire. Désolé, mais si je relis les vieux livres d'histoire pour les écoles, par exemple celui de Grandjean et Jeanrenaud ou celui de W. Rosier datant de 1926, tout cela est parfaitement décrit et totalement dans le sens ou vous le montrez. On sent bien chez vous un besoin incessant d'essayer de diviser le pays...Ah ces sales Suisses qui ont massacrés ces pauvres Vaudois. On peut aller loin comme ça. Ah ces sales Vaudois allant massacrer les Hauts valaisans (avec les Français)et allant massacrer les paysans bernois (guerre des paysans). Ah ces sales Français lors de l'occupation de la Suisse: massacres, viols, villages incendiés, pillage etc à tel point que la Suisse (surtout alémanique) dut être secourue de l'extérieur. Ah ces Suisses qui ont fait de même lors de leurs expéditions, par exemple sur le chemin de Nancy pour finir le travail. Bon on peut construire l'histoire de cette façon, je doute que ce soit la bonne.

Résumé des Guerres de Bourgogne avec débat:
http://www.passion-histoire.net/viewtopic.php?f=52&t=28481

Écrit par : Christian Favre | 11/02/2014

Si l'histoire était une science, il serait déjà absurde de la limiter à une nation en particulier. Si elle se limite à une nation en particulier, c'est qu'elle n'est pas un art, mais une forme rationalisée de l'épopée.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/02/2014

Merci de ces commentaires pertinents.
Notre pétition le précise: nous demandons un enseignement concret de l'Histoire suisse et genevoise! Cela peut paraître frappé au coin du bon sens, mais les faits sont là: soit le programme le prévoyait et il n'a pas été appliqué, soit le programme ne le prévoit pas (ce qui est le cas du nouveau PER) et l'Histoire devient, je cite, un sujet de débat et non plus unematière à assimiler.
Mais comment va-t-on débattre d'un sujet que l'on ne connaît pas?
Cette pétition demande d'ouvrir le débat et de répondre à toutes ces questions, aussi aux vôtres...

Écrit par : Florence Kraft | 11/02/2014

Merci Florence de vos informations, fort à propos. Il est en effet difficile de débattre d'un sujet que l'on ne connait pas. Par contre, pour ne pas jeter le bébé avec l'eu du bain, chacun sait que l'on apprend bien en débattant :-). Et qu'une bonne discussion passionnante en classe laissera plus de traces à long terme que d'apprendre par coeur le XVème siècle au travers d'une cinquantaine de dates (!!!), comme dut le faire mon fils dans une école privée genevoise il y a quelques années... Jacques Le Goff, qui était le directeur de l'Ecole où je fis mes études, en aurait été indigné !
L'Histoire, c'est beaucoup d'inconnu autour de quelques repères connus. Ce qui laisse pas mal de trous dans lesquels peut s'engouffrer la mauvaise foi... C'est un sujet assez peu polémique chez nous, mais je me fais tout de même accuser parfois de vouloir attaquer l'unité helvétique, ce qui est faux. Je pense juste que l'on construit plus solidement les mariages d'amour sur la vérité que sur le menonsonge. En France en revanche, les débats sur la manière dont on présente l'esclavage, la colonisation ou même la shoah sont extrêmement explosifs.
L'Histoire n'est pas une science exacte et de toute manière, pour mériter le beau titre de science, elle doit pouvoir être questionnée et contredite. Benjamin Stora rappelait que l'Histoire ne saurait être officielle, rédigée par décret gouvernemental pour des motifs politiques. En même temps, on ne peut pas laisser dire que les bananes sont bleues, ou rouges à pois verts, par des propagandistes à l'agenda extrémiste.
S'en remettre aux historiens et aux colloques, ce qui est votre but, si j'ai bien compris, semble la seule voie praticable. A condition de garder en mémoire que ces derniers sont rarement détachés de toute idéologie partisane. C'est en cela que je peux comprendre le nouveau PER, sauf que cela aboutit, comme le disait Hiler, et vous-même, à ne plus rien enseigner du tout. Ce qui est pire que le mal.

Écrit par : Philippe Souaille | 12/02/2014

Je ne fais pas de fixette sur les Guerres de Bourgogne. C'est juste un exemple saillant. Il y en a d'autres. Qui sait en Suisse Romande que trois des plus importantes dynasties européennes plantent leurs racines féminines sur les bords du Léman par exemple ? A avoir les Mérovingiens, les Guelfes, et plus tard les Bourbons ? Sans oublier la Maintenon, née d'Aubigné et Genevoise, seconde épouse de Louis XIV et matrice du Code Noir.
Perso, j'appris l'Histoire suisse à l'école primaire à Neuchâtel dans les années soixante, et personne ne m'y a jamais dit que la Ville était restée neutre durant les guerres de Bourgogne et que le fils de son Seigneur, comte de Neuchâtel, était l'un des deux officiers supérieurs commandant les troupes de Bourgogne. L'autre étant le Comte de Romont...
Lors d'un tournage à Grandson, au château, devant deux familles d'enfants vaudois se rengorgeant d'avoir battus les Bourguignons, je me permis, de rectifier la chose. Ebahissement des enfants, et des parents. En fait, les manuels ont été passablement réécrits, dans les années 30 et suivantes, pour conforter l'Unité nationale et gommer les fractures qui auraient pu s'avérer fâcheuses, l'idéologie du grand reich allemand prenant de l'ampleur et ayant déjà, durant la guerre de 14, failli faire exploser la Suisse. Les manuels de 1926 n'ont donc rien d'étonnant.
Quant à la mise au second plan/remplacement de l'histoire lémanique par les mythes alémaniques au XIXème siècle, elle s'explique de plusieurs manières, qui vont du fait qu'en pays de Vaud l'Histoire était depuis longtemps devenue celle du vainqueur, tandis qu'à Genève, on était plus intéressé par l'acquisition de l'Indépendance bourgeoise - thème des plus importants par ailleurs - que par les épisodes précédents, mettant en scène Rois et Ducs...
Au contraire d'une Histoire de France, qui bien que Républicaine, a toujours continué de magnifier son passé monarchique.
Sinon, sans doute que dans les années de l'intégration de Genève à la Suisse, qui était loin d'être gagnée au départ et suscita des manifestations de mauvaise humeur durant des années, l'intention des pouvoirs était clairement de magnifier cette intégration (et donc la Suisse), vécue conmme une assurance tous risques contre d'éventuels soulèvements populaires.

Écrit par : Philippe Souaille | 12/02/2014

Je voulais dire que si elle se cantonne à une nation l'histoire n'est pas une science, mais un art rationalisé, je me suis mal exprimé.

Pour la France, ses débats sur l'histoire montrent simplement que les gouvernements regardent l'histoire comme de la propagande et les écoles et universités comme le moyen de répandre la vérité officielle. En fait, c'est exactement comme au temps où la religion déterminait le sens de l'histoire. L'histoire doit être libéralisée, et l'école aussi.

Écrit par : Rémi Mogenet | 13/02/2014

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