01/03/2014

Odessa, ville genevoise, sera-t-elle le Cuba d’Obama ? A moins que cela ne soit franchement pire...

La Crimée devient, pour Obama et le monde occidental, le miroir de ce que fut Cuba pour Kennedy.  A l’énorme différence près que cette fois, nous autres européens sommes en première ligne… A 500 km de Sotchi à vol d’oiseau et juste en face d'Odessa, l'autre port historique de la Russie sur la Mer Noire, Sébastopol est la principale base navale de Moscou. Son accès à la Méditerranée. « L’outil indispensable à l’expression de toute velléité de puissance russe » selon l’analyse des faucons du Département d’Etat étasunien. Nostalgiques de la Guerre froide, ils rêvent d’éjecter la marine de Poutine de Crimée. Mais Poutine étant lui-même un ancien du KGB, il a exactement l’idée inverse.

Genevois ou Vaudois, nous sommes doublement concernés par ce qui se déroule aux portes de l’Europe, Au sud de l'Ukraine, Odessa fut dans une large mesure une création genevoise, soutenue par des Vaudois ! Après François Lefort, qui modernisa la Russie de Pierre le Grand, les cousins de la Harpe furent les conseillers de Paul 1er qui organisa l’expansion de la « Nouvelle Russie » des Tsars au sud et à l’Est. Principalement au détriment de l’Empire Ottoman qui se vit ravir la Crimée

Copain d’école de Frédéric César de la Harpe, alors précepteur des enfants de Paul 1er, Charles Pictet de Rochemont profita de cette relation privilégiée pour obtenir du tsar 28 000 hectares à « Novoï Lancy », près d'Odessa, pour y développer l’élevage de mérinos, dont il était grand spécialiste.

La laine de ces moutons servait notamment aux uniformes militaires, industrie en plein essor grâce aux efforts de Napoléon et de tous les souverains d’Europe qui rangeaient en rangs serrés des quantités de soldats inconnues jusqu’alors. La conscription de masse avait été inventée par la Révolution française et elle est très vite devenue la norme obligée…  A noter qu’aux Etats-Unis, le responsable du Trésor, le Genevois Gallatin, lointain cousin de Rochemont, avait également fait fortune en vendant la laine de ses mérinos à l’armée, pour ses uniformes…  

Pour tondre ses moutons et gérer le domaine, Pictet de Rochemont avait délégué son fils Charles-René qui se retrouva bientôt bras-droit du Duc de Richelieu (arrière-arrière-arrière petit-neveu du meilleur ennemi de D’Artagnan), officier émigré au service du Tsar et Gouverneur de la Nouvelle Russie. C’est Charles-René qui développa et modernisa la ville et le port pour le compte de Richelieu, en traça le plan actuel et en assura la gestion, avec un courage certain, durant l’épidémie de peste qui dura deux ans.

Fin de l’épisode genevois et retour à l’ère d’Internet. Dans les médias alternatifs, informations et déformations dansent le tango en permanence. Mais lorsque services secrets et officines de propagande s’en mêlent, cela commence à ressembler au pogo d’un concert punk. On peut lire par exemple, que l’UE aurait soudoyé les manifestants ukrainiens, les aurait conduit à demander le rattachement à l’Europe. C’est une idiotie. L’UE n’est pas à la recherche de nouvelles adhésions coûteuses et souhaite d’abord se stabiliser.
Contrairement à la propagande anti-européenne, l’UE n’est pas dans une logique impérialiste et son but n’est clairement pas l’expansion territoriale. Preuve en est les obstacles assez élevés qu’elle met devant les pays qui souhaitent la rejoindre. La possession des richesses naturelles de l’est ukrainien n’est pas non plus une nécessité économique. Au contraire, l’UE aurait meilleur temps de continuer à acheter ces matières premières au meilleur prix plutôt que de prendre à sa charge tous les frais d’infrastructure nécessaires pour amener le pays aux standards européens.

Personne n’est hostile à l’idée d’une Ukraine européenne, mais pas forcément maintenant. D’autant que le voisin russe n’est pas commode et tient énormément à ses bases militaires en Crimée. L’UE n’a pas franchement besoin d’un conflit ouvert avec Moscou. C’est d’ailleurs pourquoi les responsables européens sont en retrait dans cette affaire et montrent la plus grande prudence, tentant de concilier la chèvre et le chou. Même Iakounovich appelait vendredi depuis son refuge russe à respecter les accords conclus sous la houlette de la troïka européenne, qui prévoyaient des élections, mais pas son départ immédiat… 

Départ soudain qui peut avoir été causé aussi bien par les menaces de certains manifestants armés (version officielle du Président déchu) que par un rappel de Poutine qui, les Jeux terminés, s’est décidé à agir et préférait voir son poulain en sécurité en Russie que jugé par un Tribunal en Ukraine…
Quant aux agitateurs d’ONG et autres gros bras européens repérés à plusieurs reprises parmi les manifestants ukrainiens, l’important est moins leur nationalité officielle que de savoir qui les paye. Or là, c’est visiblement Washington qui tient les cordons de la bourse.

Victoria Nuland, diplomate étasunienne au franc parler, aurait prétendu, aux Etats-Unis que le Département d'Etat aurait dépensé 5 milliards de dollars sur la situation politique en Ukraine ce qui parait tout de même astronomique. A moins que tout cet argent ne se soit évaporé… Mais il est vrai que quand on aime, on ne compte pas. A noter que Mme Nuland, responsable de ce dossier, est l'épouse de l'intellectuel néo-cons Robert Kagan qui est l'un des lumineux initiateurs de l'idée de punir l'Irak, dès 1998... Pourquoi donc ne pas réitérer, en Europe, une idée qui a si bien marché au Moyen-Orient ?

Aujourd’hui, comme l’a si élégamment résumé Nuland, "l’UE s’est fait baisée". Elle se retrouve obligée de gérer les affaires d’un nouveau pays en crise profonde, ce qui n’était pas son but. Avec en plus la Russie fâchée qui montre les dents et même davantage, puisque les forces russes ont de fait pris position de la presque île. Si l’affaire s’arrête là, ce serait moindre mal. La Russie conserve sa base navale principale, la grande majorité des Ukrainiens conservent l’espoir de devenir assez rapidement européens et l’Ukraine conserve ses mines de l’est.

Washington en revanche n’aurait pas atteint ses objectifs de priver Moscou de sa principale base navale. Mais est-ce bien grave ? L’intérêt des Européens n’est en tout cas pas d’aller au casse-pipe pour les beaux-yeux des Etats-Unis et tout au contraire de préserver un certain équilibre des forces entre grands ensembles du monde. 

Commentaires

Juste en passant, Odessa n'est pas en Crimée. Et la ville portuaire stratégique pour la Russie, c'est Sébastopol.

Ajoutons que comme la Russie possède une large part du rivage orientale de la mer noire, Sébastopol n'est pas si essentielle. La flotte russe pourrait être déplacée à Novorossiisk, par exemple. Les aménagements auraient un coût important, mais probablement moindre que celui d'une crise internationale. Donc, ce n'est pas dans des histoires de hangars à bateaux qu'il faut chercher les motivations du Kremlin.

Écrit par : Plouf | 01/03/2014

" Washington en revanche n’aurait pas atteint ses objectifs de priver Moscou de sa principale base navale. Mais est-ce bien grave ? L’intérêt des Européens n’est en tout cas pas d’aller au casse-pipe pour les beaux-yeux des Etats-Unis et tout au contraire de préserver un certain équilibre des forces entre grands ensembles du monde. "

Oui le fameux équilibre pour le bien de l'humanité comme à l'époque de la guerre froide. Mieux vaut pour l'est l'impérialisme russe que l'influence occidental et celle " des méchants " américains. Le reste " droit de l'homme, corruption et le déni démocratique " ça semble vous laisser de marbre; C'est certainement ce qu'il y a de mieux pour l'Ukraine, pour la Crimée ou la Géorgie.


" La possession des richesses naturelles de l’est ukrainien n’est pas non plus une nécessité économique. Au contraire, l’UE aurait meilleur temps de continuer à acheter ces matières premières au meilleur prix plutôt que de prendre à sa charge tous les frais d’infrastructure nécessaires pour amener le pays aux standards européens. "

L'Europe ferait mieux de faire comme les Etats-Unis; exploiter leur gaz de schiste qui est abondant dans ses sous-sols. Ce n'est pas en restant dépendant du gaz ukrainien, russe ou iranien que l'Europe va comme aux USA diviser par trois sa facture énergétique.

D.J

Écrit par : D.J | 01/03/2014

Oups, confondre Odessa et Sébastopol... Merci Plouf. J'ai corrigé.
Sinon, votre remarque sur la possibilité de reconstruire une autre base navale est très intéressante. Je me l'étais faite également.

Sauf que voici ce que disait en 1997 Zbignew Brzezinski, conseiller de Jimmy Carter : « Si Moscou récupère le contrôle de l’Ukraine, avec ses 52 millions d’habitants et ses immenses ressources [énergétiques], la Russie contrôlera à nouveau la Mer noire et ce faisant, retrouvera automatiquement les moyens de redevenir un État impérial. »

Les enregistrements de la conversation entre la diplomate US Nuland et son ambassadeur à Kiev vont exactement dans le même sens, en plus d'envoyer se faire mettre les Européens... Par ailleurs, l'épouse de Yuschenko, battu par Yanoukovich aux dernières élections, est employée du Département d'Etat US, née aux Etats-Unis, mais d'origine ukrainienne et ancienne militante des mouvements nationalistes ukrainiens dans sa jeunesse à Chicago.

Nuland étant l'épouse de Kagan, lui-même très copain avec Wolfowitz, tout ceci ressemble étrangement aux circonstances qui avaient présidé à la destitution de Saddam. A savoir le noyautage des plus hautes instances des Etats-Unis par un groupe d'excités chiites et une espionne tunisienne maîtresse de Wolfowitz...

Reste à savoir pourquoi Obama et Poutine se prêtent à ce jeu de dupes. Je n'ose penser que le lobby militaro-industriel US a réellement les intensions d'en découdre avec Moscou, mais cette hypothèse n'est pas à écarter. La grande idée des néo-cons, admise publiquement dans certains cercles, c'est de taper les obstacles potentiels à l'hégémonie étasunienne avant qu'ils ne deviennent trop forts. Ils faisaient des plans pour la Chine, mais là c'est un peu tard.
Mettre l'Ukraine à feu et à sang, par contre, clouerait au sol l'Europe et la Russie pour un bout de temps, avant que l'un ou l'autre, ou l'un et l'autre ou pire, l'un et l'autre ensemble ne deviennent un trop gros rival.

Sinon, je ne vois pas trop quels pourraient être les agendas cachés. Claquer 5 milliards juste pour rétablir la liberté des Ukrainiens, je n'y crois pas une seconde. Vous avez une idée, Plouf ?

Écrit par : Philippe Souaille | 01/03/2014

"l’UE s’est fait baisée"
Il manque le (sic) après "baisée".

Écrit par : Mère-Grand | 01/03/2014

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