19/03/2014

Crimée, un point partout, balle à l'Europe.

Quel bilan, après le rattachement de la Crimée à la Russie ?

 

Je dirais un point partout, ex aequo.
L’Ukraine (et donc l’Occident) a perdu la Crimée, ses deux millions d’habitants et sa base navale, mais la Russie a perdu l’Ukraine.
Un cadeau empoisonné, l’Ukraine ? Pas sûr. Aussi peuplé que l’Espagne, mais beaucoup moins riche, l’Ukraine est le seul des grands pays européens à traîner en queue de peloton mondial en matière de PIB/habitant, là où l’on ne trouve plus que des pays africains. Avec les taux de croissance de 5 et plus qui vont avec, mais sans l'explosion démographique.
Pauvre, mais pas sans ressources : du gaz, du charbon, de l’acier et des industries lourdes, à l’instar des avions Antonov, et surtout une population éduquée et instruite, dans le droit fil des anciens pays communistes. Une dette de même importance que celle de la Grèce, pour un PIB légèrement inférieur, mais répartie sur une population 4,5 fois plus nombreuse.
Partant quasiment de zéro, l’Ukraine ne peut que se développer rapidement si on lui en donne les moyens, en éliminant la corruption des oligarques. Qui pour l’heure vont devoir passer à la caisse, par la grâce d’un impôt spécial. Les salaires sont particulièrement bas (la moitié des salaires russes, le quart de la moyenne européenne et le dixième des salaires suisses) et les prix tout autant, ce qui laisse de la marge pour les entrepreneurs courageux.

 

Au chapitre collatéral, un joker pour l’UE, qui a senti l’importance d’une politique de défense commune et de processus décisionnaires raccourcis en cas d’urgence. Tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort, c’est aussi vrai pour les pays et le récent avis de la cour constitutionnelle allemande valide l’existence de souverainetés supranationales dans des secteurs cruciaux. Espérons que le message passe vraiment dans l’esprit des décideurs.


En rester là serait une bonne idée. Personne n’ayant perdu ni gagné, l’honneur est sauf de part et d’autre. Peu à peu, le fil des affaires reprendrait. Les rapports entre la Russie et l’Europe pourraient se normaliser, ce qui est l’intérêt commun. D’ici là, des sanctions s’imposent, mais mesurées, pour ne pas rompre le fil.
Cerise sur le gâteau, si la révolution ukrainienne réussit, c’est-à-dire si les oligarques sont mis à genoux et si l’économie repart sur des bases saines, qui tiennent compte de la population - contrairement au modèle russe où les copains coquins amassent des fortunes sans améliorer vraiment le pays – Poutine pourrait bien être le prochain sur la liste des despotes éteints. Les liens entre les deux populations sont suffisamment forts pour que l’une puisse servir d’exemple.

Malheureusement, dans les deux camps, des vindicatifs s’activent et réclament réparation. Poutine lui-même est sans conteste le problème numéro 1. Alors que les dirigeants européens ou étasuniens sont interchangeables, lui a concentré tout le pouvoir en sa personne et il incarne un genre de petit père des peuples new look, pour les russes comme pour les fachos européens. S’il acceptait d’être, lui et son pays, la simple partie autonome d’un ensemble plus vaste, eurasien ou mondial, tout irait pour le mieux, mais sa vocation messianique est tout au contraire impériale.
Tant qu’elle ne devient pas impérialiste, tout reste possible. Si les frontières en restent là, tout va bien. Mais si elles continuent de bouger, si Poutine s’entête à rassembler sous son giron les peuples russophones, il faudra sans nul doute faire la guerre. Parce qu’après l’Anschluss, Dantzig et les Sudètes, il y a eu la Pologne et qu’à chaque prise, le monstre se renforce du sang de ses victimes.  Alors que pour l’heure il n’est qu’un pays pauvre de 145 millions d’habitants, soit un gros quart de l’UE+l’Ukraine.

La guerre, oui, mais laquelle ?
La bonne nouvelle, c’est que Poutine perdrait une guerre conventionnelle. Pas question d’aller occuper Moscou, tout le monde sait à quoi ça mène. Par contre, l’armée russe n’est pas loin du tigre en papier et ses moyens modernes dépendent largement de sa rente pétrolifère. Ils pourraient assez aisément être anéantis à distance, même si des drônes n’y suffiraient probablement pas.
La très mauvaise nouvelle c’est que Poutine le sait et que si une vraie guerre éclate, dans la position de despote aux abois qui serait la sienne, le risque serait grand qu’il utilise l’arme atomique.

Dès lors, il vaudrait mieux cesser d’évoquer les points Godwin pour se remettre à étudier la guerre froide et l’équilibre de la terreur. Car c’est une telle guerre qu’il faudra mener. Une guerre économique sans pitié, isolant la Russie de ses principaux débouchés commerciaux et de ses fournisseurs de technologie de pointe, l’empêchant de se développer mais en évitant la confrontation armée frontale. Evitons de contraindre Poutine aux pires extrémités et laisser la Russie in fine, se désagréger de l’intérieur.
Pendant 40 ans, le monde a vécu dans la crainte et la course aux armements a coûté extrêmement cher, mais au final la Russie s’est auto-effondrée. Pas parce qu’elle était le mal, mais plutôt parce qu’en matière de technologie, depuis Pierre le Grand, elle court en vain après la modernisation de son appareil militaire. L'inefficacité du communisme a bien aidé aussi, mais de ce point de vue le système poutinien de mise en coupe réglée du pays par une poignée d’oligarques n’est guère plus efficace. Reste que cette Histoire, Poutine la connait aussi. L'issue lui a parait-il laissé un très mauvais souvenir et il est un peu dans la position de l'Homme à l'Harmonica: cela fait vingt-quatre ans qu'il rumine sa revanche. 

Acculé, il pourrait aller au clash, c'est le réflexe classique de tout despote populo-nationaliste. Mais il ferait alors reculer son pays de vingt ans.  Son grand dessein... Il sera d'autant plus disposé à la confrontation qu'il pense de manière un peu binaire que les Européens n'y sont pas prêts et qu'ils reculeront. Il faudra donc lui démontrer le contraire, immédiatement et de manière inflexible, mais en restant sur le terrain économico-financier, au moindre geste outrepassant les frontières de Crimée.

Commentaires

«Un cadeau empoisonné, l’Ukraine ? Pas sûr.»

Et Tchernobyl pour le dessert !

Poutine doit se pouffer de rire, se débarrasser d'un boulet pareil !

Écrit par : peard | 19/03/2014

Dès lors, il vaudrait mieux cesser d’évoquer les points Godwin pour se remettre à étudier la guerre froide et l’équilibre de la terreur. Car c’est une telle guerre qu’il faudra mener. Une guerre économique sans pitié, isolant la Russie de ses principaux débouchés commerciaux et de ses fournisseurs de technologie de pointe, l’empêchant de se développer mais en évitant la confrontation armée frontale. Evitons de contraindre Poutine aux pires extrémités et laisser la Russie in fine, se désagréger de l’intérieur.

Eh ben voilà, ça va mieux en le disant. Souaille la gratouille sort du bois. fini la Hauteur, le recul, la sagesse, "non je vous expliquer le capitalisme c'est plus compliqué que ça..." là on a le vrai Souaille, bien gras bien épais, un gros facho comme je l'ai toujours affirmé.

Écrit par : Anastase | 19/03/2014

Très amusant Anastase. Mais revenons-en un instant aux points Godwin, puisqu'il faut en passer par là.
Si Poutine a bien entamé la montée en puissance de l'Empire russe (ce que ses partisans en Russie appellent CCCP 2.0) il faudra bien l'arrêter à un moment, parce qu'un empire en expansion ne s'arrête pas de lui-même. Alors qui est le gros facho ?
Celui qui re-joue Munich en espérant qu'il se calme ?
Celui qui veut atomiser la Russie à grands coups de missiles et de B52 ?
Ou celui qui prône un simple blocus, en espérant/attendant que le peuple russe de lui-même se débarrasse de son néo-tsar, quitte à l'aider un peu.
Quelle solution est la plus humaine, la plus sûre et fera le moins de dégâts ou plus exactement ne fera que des dégâts matériels?

Écrit par : Philippe Souaille | 20/03/2014

Pour l'affaire des navires de guerre que la France devrait livrer,contre monnaie sonnante et trébuchante, à la Russie.

Vous pensez qu'in fine, c'est la marine française qui les prendra et ainsi sauvera "l'honneur" de l'Europe? Car au fond, la France, contrairement à tant d'autres pays, n'a rien à se reprocher et se fait un point d'honneur à montrer l'exemple à la Terre entière n'est-ce pas ? Les paris sont ouverts...

Écrit par : Exprof | 20/03/2014

Ce n'est pas une analyse, c'est un réquisitoire! Dont certaines prémisses ne sont pas étayées mais font partie du fantasme "Ours solitaire" projeté sur Poutine. Cela fait l'économie d'une analyse plus fine et moins convenue.

Je trouve très regrettable le Poutine bashing, alimenté par quelques images qu'il a certes lui-même mises en scènes (images du chasseur, du pilote d'ulm qui guide les oies) mais qui ne valent pas pour réalité.

Poutine a certainement une fibre nationaliste, comme tous les dirigeants russes depuis des générations. L'âme slave n'est peut-être pas une simple figure poétique. D'ailleurs le nationalisme se porte plutôt bien ces temps, non? Vu qu'il n'y a pas encore mieux (à part les empires, seule forme relativement stable dans l'Histoire). N'étant pas nationaliste moi-même je le déplore mais c'est ainsi. Les ukrainiens de l'ouest aiment beaucoup, beaucoup le nationalisme, même l'ultra. Leurs voisins immédiats de Hongrie aussi.

Parler de l'impérialisme russe sans parler de la volonté expansionniste explicite de l'Europe ou des américains, ce n'est pas très objectif. En plus on se retrouve dans le clivage habituel est-ouest auquel des générations d'analystes ont souscrit sans voir dans quelle prison intellectuelle ils s'enfermaient eux-mêmes. Pour ma part je suis pro-américain, très européen mais moins qu'avant, et pro-russe.

Je suis étonné de lire ici un tel relais de la propagande anti-russe, comme aux plus beaux temps de l'ex-URSS. Etonné de ce que l'on trouve l'impérium européen normal (formation d'une grande entité proto-continentale et dominante, gouvernement supra-national, décisions politiques autocratiques par la Commission de Bruxelles, éloignement de la notion de démocratie, volonté d'intervention morale, financière, militaire dans des pays tiers) mais pas la volonté symétrique du pouvoir russe de créer une autre grande entité, l'Eurasie, qui a au moins autant de sens que l'UE.

Et je suis agacé de lire ici, sur un ton péremptoire qui ne souffre aucune remise en question, que ceux qui ne pensent pas pareils sont forcément des fachos. tTerme qui masque soit le manque d'arguments sérieux soit le refus du débat. Un peu l'ogre qui sert à faire peur aux petits enfants. Rien que cela décrédibilise l'ensemble du propos, parce que la stigmatisation opérée ici (forme de pré-racisme ordinaire par l'exclusion morale et intellectuelle du "différent", de l'Autre) signifie que si l'on n'est pas d'accord on est partie méprisable. Quelle arrogance élitaire!

Eh bien il est possible d'avoir une autre perception des événements de Crimée, de Poutine, du pouvoir russe, de la vision à long terme de Vladimir Poutine, de penser a contrario du mainstream, sans être méprisable pour autant.

C'est regrettable de voir ici une telle attitude de mépris et d'autosuffisance. La rigidité de l'esprit autoritaire transparait dans ce billet. Du coup il n'apporte pas vraiment d'élément utile car, bien que se présentant avec la supposée hauteur de vue et le recul invoqués par le mot "bilan", il ne permet que de se soumettre ou se démettre. C'est trop court pour moi. On peut penser de manière moins coincée.

Écrit par : hommelibre | 20/03/2014

Nier la réalité n'est en aucun cas raisonner de façon moins coincée Homme Libre. Prétendre que 2+2 font 5 et que les bananes sont bleues, c'est juste un procédé basique de propagande, clairement assumé dans le camp des fachos dans lequel vous baignez de plus en plus.
Cependant, les faits sont tétus, et en dehors d'incantations à la liberté de "penser" autrement, je ne lis aucun démenti des faits. Le problème est moins le nationalisme de Poutine, que son autoritarisme mégalomane. Grâce à lui, la Russie est le pays le plus inégalitaire des pays développés et émergents. Il a mis le pays en coupe réglée et amassé des milliards et même des centaines de milliards, entre lui et ses potes. Pour les conserver, il jette en prison tout ce qui lui déplait.
Vous pouvez fantasmer tous les bobards qui vous chantent sur les autocrates de Bruxelles, mais le fait est qu'ils n'agissent pas du tout de la même manière. Et que tous les fachos d'Europe occidentale soutiennent Poutine.
Merci d'en rester là, je n'ai pas de temps à perdre à débattre avec des raisonnements absurdes et si vous y voyez de la suffisance, vous avez parfaitement raison.

Écrit par : Philippe Souaille | 20/03/2014

Je vous admire, de leur répondre encore.

Ils sont tellement prévisibles, tous ces commentateurs virtuels et anonymes qui se chauffent parmi en vomissant sur l'Europe, les Lumières, le féminisme et la pensée dominante. Sans se rendre compte que dans le landernau des blogs, la pensée dominante est la leur!

Sans se rendre compte non plus que dans le monde merveilleux de Poutine, s'ils étaient aussi visiblement en rupture avec le pouvoir officiel, ils seraient en prison, tout simplement.

Écrit par : Nom connu de la rédaction | 21/03/2014

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