21/03/2014

Ukraine: les causes premières de la crise !

La propagande venue de Russie, abondamment relayée par les commentateurs conservateurs et anti-européens de ces blogs s'ingénient à rappeler "qui a commencé". Le but étant d'accuser les révolutionnaires de Maidan, parmi lesquels une frange d'extrême-droite. Sauf que:

La révolution fait suite à la volte-face de l'ancien Président Iakounovich , qui pour être élu avait promis un accord d'association avec l'UE. Mais parce que Poutine le payait au prix fort, il avait accepté brusquement de changer d'avis et d'annuler le rapprochement avec l'UE. Il est rare que des dirigeants élus soient renversés pour avoir contredit leurs promesses électorales, mais lorsque le cas est aussi flagrant, cela me semble pouvoir se justifier.

Iakounovch a accepté les 15 milliards d'aide de Poutine et vendu donc l'avenir à l'Ouest de son pays parce qu'il était aux abois. La situation économique de l'Ukraine était désespérée, à cause d'un système de corruption généralisée, qui grevait monstrueusement les dépenses énergétiques du pays. Un système intimement relié à celui qui se pratique sur le versant russe de ces échanges. Et dont Genève, au demeurant, est parfois un relais...

Avec des salaires équivalent au tiers de la moyenne française et une population égale à celle de la France et de l'Allemagne réunies, la Russie compte 111 milliardaires en dollars. Autant que les deux principaux pays de l'UE ensemble (116 à eux deux), malgré un PIB cumulé trois plus important que celui de la Russie. Et encore lorsque les cours du pétrole et du gaz sont au plus haut, car ils représentent l'essentiel du PIB russe. 

Tous ces milliardaires russes sont partis de zéro et ont bâti leurs fortunes colossales en 20 ans. Avec honnêteté, humanisme et constance, sûrement. Tous sont aussi des copains de Poutine et certains sont régulièrement suspectés de lui servir de prête-noms. A une ou deux exceptions près, ceux qui n'étaient pas ses potes ont perdu leur fortune et fini en prison. 

A noter que si l'Ukraine est le seul grand pays d'Europe à profiter d'un PIB/hab quasiment africain, elle compte tout de même 8 milliardaires en dollars, soit à elle seule autant que toute l'Afrique, pourtant 20 fois plus peuplée, en dépit de niveaux de pauvreté moyens équivalents... 

Cela souligne à quel point l'inégalité des revenus et l'exploitation de l'homme par l'homme est accablante en ce pays. Que l'extrême-droite européenne soutienne Poutine, le roi de l'inégalité sociale et du nationalisme religieux réactionnaire, je peux le comprendre. Que certains amis et fournisseurs helvétiques des oligarques milliardaires s'en accommodent en songeant à leurs intérêts, je peux le concevoir. L'attitude de Didier Burkhalter, ferme et digne, n'en est que plus appréciable. Mais que certaines personnes de gauche en fasse autant, sous prétexte de détestation de l'ami étasunien, là, j'ai du mal. 

Parce que la cause première de tout ce remue-ménage krypto-nucléaire, c'est simplement la misère insoutenable et la corruption endémique, qu'un soulèvement populaire a rêvé d'éliminer. Les agents néo-cons de Washington et les promesses bleu ciel de Bruxelles n'ont guère d'impact, dans un pays prospère. Dans un Etat correctement géré par des dirigeants qui sans être toujours des parangons de vertu, ne sont pas pour autant des bandits de grand chemin.     

19/03/2014

Crimée, un point partout, balle à l'Europe.

Quel bilan, après le rattachement de la Crimée à la Russie ?

 

Je dirais un point partout, ex aequo.
L’Ukraine (et donc l’Occident) a perdu la Crimée, ses deux millions d’habitants et sa base navale, mais la Russie a perdu l’Ukraine.
Un cadeau empoisonné, l’Ukraine ? Pas sûr. Aussi peuplé que l’Espagne, mais beaucoup moins riche, l’Ukraine est le seul des grands pays européens à traîner en queue de peloton mondial en matière de PIB/habitant, là où l’on ne trouve plus que des pays africains. Avec les taux de croissance de 5 et plus qui vont avec, mais sans l'explosion démographique.
Pauvre, mais pas sans ressources : du gaz, du charbon, de l’acier et des industries lourdes, à l’instar des avions Antonov, et surtout une population éduquée et instruite, dans le droit fil des anciens pays communistes. Une dette de même importance que celle de la Grèce, pour un PIB légèrement inférieur, mais répartie sur une population 4,5 fois plus nombreuse.
Partant quasiment de zéro, l’Ukraine ne peut que se développer rapidement si on lui en donne les moyens, en éliminant la corruption des oligarques. Qui pour l’heure vont devoir passer à la caisse, par la grâce d’un impôt spécial. Les salaires sont particulièrement bas (la moitié des salaires russes, le quart de la moyenne européenne et le dixième des salaires suisses) et les prix tout autant, ce qui laisse de la marge pour les entrepreneurs courageux.

 

Au chapitre collatéral, un joker pour l’UE, qui a senti l’importance d’une politique de défense commune et de processus décisionnaires raccourcis en cas d’urgence. Tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort, c’est aussi vrai pour les pays et le récent avis de la cour constitutionnelle allemande valide l’existence de souverainetés supranationales dans des secteurs cruciaux. Espérons que le message passe vraiment dans l’esprit des décideurs.


En rester là serait une bonne idée. Personne n’ayant perdu ni gagné, l’honneur est sauf de part et d’autre. Peu à peu, le fil des affaires reprendrait. Les rapports entre la Russie et l’Europe pourraient se normaliser, ce qui est l’intérêt commun. D’ici là, des sanctions s’imposent, mais mesurées, pour ne pas rompre le fil.
Cerise sur le gâteau, si la révolution ukrainienne réussit, c’est-à-dire si les oligarques sont mis à genoux et si l’économie repart sur des bases saines, qui tiennent compte de la population - contrairement au modèle russe où les copains coquins amassent des fortunes sans améliorer vraiment le pays – Poutine pourrait bien être le prochain sur la liste des despotes éteints. Les liens entre les deux populations sont suffisamment forts pour que l’une puisse servir d’exemple.

Malheureusement, dans les deux camps, des vindicatifs s’activent et réclament réparation. Poutine lui-même est sans conteste le problème numéro 1. Alors que les dirigeants européens ou étasuniens sont interchangeables, lui a concentré tout le pouvoir en sa personne et il incarne un genre de petit père des peuples new look, pour les russes comme pour les fachos européens. S’il acceptait d’être, lui et son pays, la simple partie autonome d’un ensemble plus vaste, eurasien ou mondial, tout irait pour le mieux, mais sa vocation messianique est tout au contraire impériale.
Tant qu’elle ne devient pas impérialiste, tout reste possible. Si les frontières en restent là, tout va bien. Mais si elles continuent de bouger, si Poutine s’entête à rassembler sous son giron les peuples russophones, il faudra sans nul doute faire la guerre. Parce qu’après l’Anschluss, Dantzig et les Sudètes, il y a eu la Pologne et qu’à chaque prise, le monstre se renforce du sang de ses victimes.  Alors que pour l’heure il n’est qu’un pays pauvre de 145 millions d’habitants, soit un gros quart de l’UE+l’Ukraine.

La guerre, oui, mais laquelle ?
La bonne nouvelle, c’est que Poutine perdrait une guerre conventionnelle. Pas question d’aller occuper Moscou, tout le monde sait à quoi ça mène. Par contre, l’armée russe n’est pas loin du tigre en papier et ses moyens modernes dépendent largement de sa rente pétrolifère. Ils pourraient assez aisément être anéantis à distance, même si des drônes n’y suffiraient probablement pas.
La très mauvaise nouvelle c’est que Poutine le sait et que si une vraie guerre éclate, dans la position de despote aux abois qui serait la sienne, le risque serait grand qu’il utilise l’arme atomique.

Dès lors, il vaudrait mieux cesser d’évoquer les points Godwin pour se remettre à étudier la guerre froide et l’équilibre de la terreur. Car c’est une telle guerre qu’il faudra mener. Une guerre économique sans pitié, isolant la Russie de ses principaux débouchés commerciaux et de ses fournisseurs de technologie de pointe, l’empêchant de se développer mais en évitant la confrontation armée frontale. Evitons de contraindre Poutine aux pires extrémités et laisser la Russie in fine, se désagréger de l’intérieur.
Pendant 40 ans, le monde a vécu dans la crainte et la course aux armements a coûté extrêmement cher, mais au final la Russie s’est auto-effondrée. Pas parce qu’elle était le mal, mais plutôt parce qu’en matière de technologie, depuis Pierre le Grand, elle court en vain après la modernisation de son appareil militaire. L'inefficacité du communisme a bien aidé aussi, mais de ce point de vue le système poutinien de mise en coupe réglée du pays par une poignée d’oligarques n’est guère plus efficace. Reste que cette Histoire, Poutine la connait aussi. L'issue lui a parait-il laissé un très mauvais souvenir et il est un peu dans la position de l'Homme à l'Harmonica: cela fait vingt-quatre ans qu'il rumine sa revanche. 

Acculé, il pourrait aller au clash, c'est le réflexe classique de tout despote populo-nationaliste. Mais il ferait alors reculer son pays de vingt ans.  Son grand dessein... Il sera d'autant plus disposé à la confrontation qu'il pense de manière un peu binaire que les Européens n'y sont pas prêts et qu'ils reculeront. Il faudra donc lui démontrer le contraire, immédiatement et de manière inflexible, mais en restant sur le terrain économico-financier, au moindre geste outrepassant les frontières de Crimée.

05/03/2014

Et le pays le plus inégalitaire du monde est… la Russie de Poutine!

Il y a 1647 milliardaires en dollars dans le monde selon le dernier classement Forbes. Sur ce nombre, 111 sont russes, sans compter Poutine lui-même.  La Russie est un immense pays, mais peu peuplé. 143,3 millions d’habitants, soit un peu moins que la France (66,6) et l’Allemagne (80,5) ensemble. Ce qui relativise tout de même son pouvoir de nuisance.

 

Pour la même population que la Russie, donc, la France et l’Allemagne ensemble n’ont que 116 milliardaires à elles deux. Malgré un PIB cumulé et une richesse par habitant trois fois plus élevés que ceux de la Russie (6500 milliards de dollars contre 2015 à la Russie).
Clairement, le pays de Poutine, que nous vante jusqu’à fatiguer l’extrême-droite européenne, est donc le plus inégalitaire du monde ! Basées essentiellement sur le détournement des revenus des matières premières, les fortunes des cent plus riches représentent près de 20% du PIB annuel.  Pendant ce temps la classe moyenne continue de tirer la langue. Dans les villes, les possibilités de consommation se sont nettement accrues depuis un quart de siècle, mais plus on s’éloigne vers l’est et plus les prix augmentent, coût de transports obligent, tandis que les salaires baissent. Quant aux campagnes, c’est la catastrophe intégrale : aucun progrès depuis la chute du mur, au contraire plus aucun investissement et aucun entretien des infrastructures. Les campagnes se vident et la consommation d’alcool augmente !

A noter qu’il y a 8 Ukrainiens dans ce classement où la Suisse est fort bien représentée, avec 22 milliardaires dont la fille de Christoph Blocher. Une surreprésentation qui s’explique dans son cas, contrairement à l'Ukraine et à la Russie par l’excellence de son PIB/hab.  

Sinon, sur le plan militaire, le budget militaire cumulé des 28 états de l’UE, à près de 300 millions de dollars, équivaut à plus de 4 fois celui de la Russie. Les effectifs sont d’un million et demi d’hommes (6 millions en comptant les réservistes) contre 1 million cent (3,5 millions en comptant les réservistes) pour la Russie. Sans compter les Etats-Unis…
On ne va pas s’amuser à dénombrer les têtes nucléaires puisque si l’on n’en vient là, il sera de toute manière trop tard pour tout le monde.

01/03/2014

Odessa, ville genevoise, sera-t-elle le Cuba d’Obama ? A moins que cela ne soit franchement pire...

La Crimée devient, pour Obama et le monde occidental, le miroir de ce que fut Cuba pour Kennedy.  A l’énorme différence près que cette fois, nous autres européens sommes en première ligne… A 500 km de Sotchi à vol d’oiseau et juste en face d'Odessa, l'autre port historique de la Russie sur la Mer Noire, Sébastopol est la principale base navale de Moscou. Son accès à la Méditerranée. « L’outil indispensable à l’expression de toute velléité de puissance russe » selon l’analyse des faucons du Département d’Etat étasunien. Nostalgiques de la Guerre froide, ils rêvent d’éjecter la marine de Poutine de Crimée. Mais Poutine étant lui-même un ancien du KGB, il a exactement l’idée inverse.

Genevois ou Vaudois, nous sommes doublement concernés par ce qui se déroule aux portes de l’Europe, Au sud de l'Ukraine, Odessa fut dans une large mesure une création genevoise, soutenue par des Vaudois ! Après François Lefort, qui modernisa la Russie de Pierre le Grand, les cousins de la Harpe furent les conseillers de Paul 1er qui organisa l’expansion de la « Nouvelle Russie » des Tsars au sud et à l’Est. Principalement au détriment de l’Empire Ottoman qui se vit ravir la Crimée

Copain d’école de Frédéric César de la Harpe, alors précepteur des enfants de Paul 1er, Charles Pictet de Rochemont profita de cette relation privilégiée pour obtenir du tsar 28 000 hectares à « Novoï Lancy », près d'Odessa, pour y développer l’élevage de mérinos, dont il était grand spécialiste.

La laine de ces moutons servait notamment aux uniformes militaires, industrie en plein essor grâce aux efforts de Napoléon et de tous les souverains d’Europe qui rangeaient en rangs serrés des quantités de soldats inconnues jusqu’alors. La conscription de masse avait été inventée par la Révolution française et elle est très vite devenue la norme obligée…  A noter qu’aux Etats-Unis, le responsable du Trésor, le Genevois Gallatin, lointain cousin de Rochemont, avait également fait fortune en vendant la laine de ses mérinos à l’armée, pour ses uniformes…  

Pour tondre ses moutons et gérer le domaine, Pictet de Rochemont avait délégué son fils Charles-René qui se retrouva bientôt bras-droit du Duc de Richelieu (arrière-arrière-arrière petit-neveu du meilleur ennemi de D’Artagnan), officier émigré au service du Tsar et Gouverneur de la Nouvelle Russie. C’est Charles-René qui développa et modernisa la ville et le port pour le compte de Richelieu, en traça le plan actuel et en assura la gestion, avec un courage certain, durant l’épidémie de peste qui dura deux ans.

Fin de l’épisode genevois et retour à l’ère d’Internet. Dans les médias alternatifs, informations et déformations dansent le tango en permanence. Mais lorsque services secrets et officines de propagande s’en mêlent, cela commence à ressembler au pogo d’un concert punk. On peut lire par exemple, que l’UE aurait soudoyé les manifestants ukrainiens, les aurait conduit à demander le rattachement à l’Europe. C’est une idiotie. L’UE n’est pas à la recherche de nouvelles adhésions coûteuses et souhaite d’abord se stabiliser.
Contrairement à la propagande anti-européenne, l’UE n’est pas dans une logique impérialiste et son but n’est clairement pas l’expansion territoriale. Preuve en est les obstacles assez élevés qu’elle met devant les pays qui souhaitent la rejoindre. La possession des richesses naturelles de l’est ukrainien n’est pas non plus une nécessité économique. Au contraire, l’UE aurait meilleur temps de continuer à acheter ces matières premières au meilleur prix plutôt que de prendre à sa charge tous les frais d’infrastructure nécessaires pour amener le pays aux standards européens.

Personne n’est hostile à l’idée d’une Ukraine européenne, mais pas forcément maintenant. D’autant que le voisin russe n’est pas commode et tient énormément à ses bases militaires en Crimée. L’UE n’a pas franchement besoin d’un conflit ouvert avec Moscou. C’est d’ailleurs pourquoi les responsables européens sont en retrait dans cette affaire et montrent la plus grande prudence, tentant de concilier la chèvre et le chou. Même Iakounovich appelait vendredi depuis son refuge russe à respecter les accords conclus sous la houlette de la troïka européenne, qui prévoyaient des élections, mais pas son départ immédiat… 

Départ soudain qui peut avoir été causé aussi bien par les menaces de certains manifestants armés (version officielle du Président déchu) que par un rappel de Poutine qui, les Jeux terminés, s’est décidé à agir et préférait voir son poulain en sécurité en Russie que jugé par un Tribunal en Ukraine…
Quant aux agitateurs d’ONG et autres gros bras européens repérés à plusieurs reprises parmi les manifestants ukrainiens, l’important est moins leur nationalité officielle que de savoir qui les paye. Or là, c’est visiblement Washington qui tient les cordons de la bourse.

Victoria Nuland, diplomate étasunienne au franc parler, aurait prétendu, aux Etats-Unis que le Département d'Etat aurait dépensé 5 milliards de dollars sur la situation politique en Ukraine ce qui parait tout de même astronomique. A moins que tout cet argent ne se soit évaporé… Mais il est vrai que quand on aime, on ne compte pas. A noter que Mme Nuland, responsable de ce dossier, est l'épouse de l'intellectuel néo-cons Robert Kagan qui est l'un des lumineux initiateurs de l'idée de punir l'Irak, dès 1998... Pourquoi donc ne pas réitérer, en Europe, une idée qui a si bien marché au Moyen-Orient ?

Aujourd’hui, comme l’a si élégamment résumé Nuland, "l’UE s’est fait baisée". Elle se retrouve obligée de gérer les affaires d’un nouveau pays en crise profonde, ce qui n’était pas son but. Avec en plus la Russie fâchée qui montre les dents et même davantage, puisque les forces russes ont de fait pris position de la presque île. Si l’affaire s’arrête là, ce serait moindre mal. La Russie conserve sa base navale principale, la grande majorité des Ukrainiens conservent l’espoir de devenir assez rapidement européens et l’Ukraine conserve ses mines de l’est.

Washington en revanche n’aurait pas atteint ses objectifs de priver Moscou de sa principale base navale. Mais est-ce bien grave ? L’intérêt des Européens n’est en tout cas pas d’aller au casse-pipe pour les beaux-yeux des Etats-Unis et tout au contraire de préserver un certain équilibre des forces entre grands ensembles du monde.