01/04/2014

Jacques Le Goff est entré dans l'Histoire

Il y a 40 ans, j’étais entré dans son bureau de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, un peu intimidé. Il en avait 50, moins 20. Il devait décider, à l’issue de l’entretien, d’accepter ou non mon inscription. Mais le Président de l’EPHE VIème section, la Mecque des sciences humaines, m’intimidait moins que le pape de la Nouvelle Histoire, auteur d’ouvrages qui réhabilitaient le quotidien des peuples, que je dévorais avec passion. Si j’avais su alors, que nous partagions la même vénération enfantine pour Quentin Durward et Ivanohé, de Walter Scott, j’eusse sans doute été moins impressionné.

Il m’avait finalement accepté, sur dossier et sur entretien, au sortir du bac, alors que la plupart de mes futurs condisciples avaient déjà une licence. Jacques le Goff est décédé ce matin, à 90 ans et bien sûr, lui qui était féru de traditions populaires, il a choisi le 1er avril.

Trois ans plus tard, après avoir transformé la VIème section en Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, il avait jugé mon mémoire d’un grand intérêt littéraire, mais sommaire dans l’approche humaine du sujet.
La partie historique, sur la fin de l’esclavage en Martinique n’était pas en cause, c’est le volet contemporain qu’il trouvait iconoclaste. Selon moi, les trios de « prêtres » du Bon Dieu Coolie qui écumaient l’Ile étaient des arnaqueurs. Des truqueurs qui gagnaient gros dans les cérémonies religieuses des communautés tamoules, implantées dans les ìles au XIXème siècle.
J’étais très fier de mes conclusions, fruits d’un « terrain » de plusieurs semaines et d’un heureux concours de circonstances  qui m’avait amené à démasquer plusieurs de leurs supercheries. Car supercheries, il y avait. Ce que Le Goff affirmait c’est qu’il ne pouvait pas y avoir que cela et que certes, j’avais décroché un scoop, mais que j’étais passé à côté de tout l’aspect mystique, de l’importance que pouvait avoir la foi pour ces gens humbles, longtemps stigmatisés dans le contexte antillais, qui était parvenus à maintenir tant bien que mal des lambeaux de la culture vernaculaire de leurs aïeux.

Il avait raison bien sûr et cela manquait dans mon ouvrage, qui ainsi lesté, de simple maîtrise, pouvait devenir thèse de doctorat. Sur le moment je ne l’ai pas compris. Athée de naissance, je trouvais bien plus intéressant d’avoir pris des « prêtres » en flagrant délit de mensonge que d’analyser le ressenti mystique des coupeurs de canes ou des chauffeurs de taxi « coolies »…  

Mon âge et l’impétuosité qui m’a parfois joué des tours étaient en cause. Et puis sans doute le fait que je me voyais mal travailler des années durant sur le même sujet. Je refusais de reprendre mon mémoire, mais je saisis la perche qu’il me tendait. Elle me ramenait à mon autre passion de toujours, l’écriture, pour laquelle il me reconnaissait un talent certain. C'étaient ses mots, dans cet ordre et c'est lui qui m'a conseillé le journalisme, dans un premier temps. Probablement pour son côté un peu superficiel, en attendant que la maturité m’entraîne vers des travaux plus profonds… 

J’ai suivi la piste qu’il me traçait, je lui en sais gré. Même si ces derniers temps, j’aurais aimé avoir l’occasion de lui dire qu’il avait raison. J’ai appris récemment que nous avions la même passion pour l’histoire des interactions entre les peuples et les nations. Cela fait plus de vingt ans que je cherche en vain à financer une série télé européenne qui s’intéresserait aux histoires communes de nos différents pays : guerres, mariages, occupations, brouilles, alliances, migrations… Pascal Lamy me disait qu’il avait pu contribuer, lorsqu’il était commissaire européen, à la mise en œuvre d’un tel ouvrage, entre la France et l’Allemagne, qui sert aujourd’hui de référence scolaire dans les deux pays. Cela n’a l’air de rien, mais notre futur est fait de ces petits riens, qui modulent les êtres et les consciences. Aujourd’hui, je le sais. 

Après Germaine Tillion, Claude Lévi-Strauss, Pierre Bourdieu, Jean Baudrillard et Roland Barthes, c'est l'un des dernier des grands de l'EHESS qu'il a dirigée qui s'en va aujourd'hui. Restent encore Pierre Nora, aujourd'hui remarié à Anne Sinclair, le sociologue Alain Touraine et l'écrivain Simone Schwarz-Bart. Un rare concentré d'intelligences dont Jacques Le Goff fut le brillant chef d'orchestre.

Commentaires

Toute expérience, surtout les plus cuisantes, est bonne à prendre pour qui sait en saisir les enseignements. Quelques semaines après mon dernier entretien avec Jacques Le Goff, j'en avais un autre, avec René Vincent, regretté chef de la locale de la Tribune de Genève, qui me recevait pour un stage visiteur non payé. Il me tendit une invitation à une conférence de presse célébrant l'inauguration des nouvelles toilettes et douches de la Gare Cornavin, après rénovation. Mieux encore que les chiens écrasés...
J'en revins avec un papier qui fit la une, pour m'être intéressé aux gens, justement. Aux usagers de ces douches publiques qui à l'époque n'avaient pas de douche chez eux, ou même parfois vivaient d'expédients. J'enchainais par une enquête de plusieurs mois sur les sentiments des jeunes à l'aube de leurs vies d'adultes.
Je faisais du journalisme en ethnologue après avoir tenté l'ethnologie en journaliste... Je ne le regrette pas, au contraire. Je me suis mille fois mieux amusé au cours de ma vie et j'ai découvert bien plus de choses et de gens que si j'étais rentré dans le moule universitaire et la recherche au long cours. Renouveler perpétuellement ses centres d'intérêts, ne pas se spécialiser sur un sujet, tresser des passerelles parfois innatendues sont profondément dans ma nature et Jacques Le Goff avait eu cette finesse d'exprit de le sentir et de m'aiguiller. Merci à lui.

Écrit par : Philippe Souaille | 02/04/2014

Athée de naissance, c'est fort, Philippe. Mais c'est vrai qu'il faut savoie entrer dans les croyances des gens dont on parle, sinon en fait on ne comprend rien à leurs actions, on cherche des causes dans des principes abstraits qui ne signifient rien. Cela me rappelle une conférence que j'ai faite à Genève sur l'état d'esprit des Savoyards à l'époque de l'Escalade, devant l'association des Guides de Genève, je me suis appuyé sur un Savoyard connu, François de Sales, et ses Controverses, écrites dans les dix ans ou moins qui ont précédé l'Escalade. Les Savoyards ont suivi François de Sales, en général, on ne peut pas dire le contraire, même si certains voudraient faire de courants minoritaires une réalité majeure. Sur le moment cela a plu mais ensuite des gens importants ont fait savoir que je n'étais vraiment pas dans les clous, que j'avais parlé d'autre chose que de mon sujet. Je crois qu'on aurait aimé que je prenne des statistiques d'échanges commerciaux et que j'en déduise l'état d'esprit des Savoyards, ou alors que je compte le nombre de Savoyards de souche impliqués dans l'armée du duc, et que j'en déduise encore l'état d'esprit des Savoyards en général. N'est-ce pas ridicule, cette méthode? L'état d'esprit des gens, on le connaît soit en lisant ce qu'ils ont dit ou écrit, soit en pénétrant dans leur esprit par voie visionnaire. Mais on voit aussi des historiens assurer que ce qui a été écrit ne vaut rien, qu'on ne l'a écrit que par convention: la déduction à partir de l'économie et de l'armée vaut mieux!

Cela dit, je crois que Jacques Le Goff a inventé que le Moyen Âge avait inventé le purgatoire à partir des images populaires ou païennes, c'est un peu ridicule, saint Thomas d'Aquin tient des raisonnements serrés pour montrer l'existence du purgatoire, il ne suffit pas de regarder des images et de lire quelques légendes pour savoir ce qu'on pensait dans la chrétienté, lire les théologiens est indispensable.

Écrit par : Rémi Mogenet | 03/04/2014

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