11/04/2014

Décentralisation jacobine : la valse ou le tango ?

La réforme du mille-feuilles administratif français est annoncé comme « LE » chantier de ce nouveau Gouvernement. C’est probablement le fruit des discussions qu’ont eues Pascal Lamy et François Hollande juste avant les municipales. Fan de Lamy dont c’est l’un des dadas, je ne peux que m’en réjouir, mais il ne faudrait surtout pas que le but se limite à faire des économies. Les enjeux sont autrement plus importants et appellent une refonte complète de la structure administrative, du bas en haut de l’échelle, des 36 000 communes françaises (1 pour  2000 habitants contre une pour 10 000 à Genève qui veut déjà en réduire le nombre!) au sommet de l’UE.

La France compte en effet une succession de couches administratives impressionnantes qui dissimulent mal une réalité bien différente : tout le pouvoir se concentre à Paris. La région Rhône-Alpes toute entière, 8 millions d’habitant et 2ème puissance économique française, avec les villes de Lyon et Grenoble, a un budget près de trois fois inférieur à celui du Canton de Genève, 17 fois moins peuplé. On est donc dans un rapport de 1 à 50. Et si l’on compare avec des régions européennes de même importance, comme la Catalogne, la Bavière ou la Lombardie, la différence saute aux yeux : c’est Paris qui tient les cordons de la bourse.

 

Au niveau communal, cela reste vrai, même si c’est moins flagrant : le budget de la ville de Genève est légèrement supérieur à celui de la ville de Lyon, pourtant cinq fois plus peuplée et quatre fois plus important que celui de Grenoble, presque aussi peuplée. C’est nettement plus que l’écart de niveau de vie et même de prix… Qui paie commande. Il est donc extrêmement clair que le pouvoir jacobin ne cède rien ou pas grand-chose aux échelons locaux, bien que ceux-ci soient particulièrement nombreux et enchevêtrés. Diviser pour régner en quelque sorte.

Valse ou Tango ?

La réforme, c'est bien, mais à condition qu'elle serve à la simplification, sans être un retour en arrière jacobin en matière de décentralisation. Or la tentation est grande.  Réduire les coûts du mille-feuille des collectivités territoriales est une bonne idée, mais pas en se contentant d’en réduire le nombre. Il faut aussi leur donner plus de pouvoir et donc aussi plus de budget. Pour responsabiliser davantage les élus locaux, permettre au dynamisme régional – et à la concurrence - de jouer son rôle et surtout rapprocher les procédures de décision des gens, partout où c’est possible. C’est le pendant obligé de la mondialisation et de la construction européenne.

 De même, il ne faut surtout pas s’arrêter à une vision technocratique et mécanique des choses (ou pire : dictée par des motifs de découpage électoral), en regroupant des régions ou des communes à l’emporte-pièce, sans tenir compte de la géographie, de l’Histoire et des cultures. Toutes ces choses ont du sens pour les gens et construire des ensembles cohérents auxquels les gens puissent s’identifier est d’une importance primordiale. 


Vu de Paris, tout cela peut sembler une hérésie ! Pourquoi se priver du pouvoir et des cordons de la bourse, et privilégier les particularismes régionaux, au risque de faire vaciller l’unité nationale ? Tout simplement parce que c’est ce dont les gens ont besoin pour se sentir bien, respectés et entendus de responsables politiques qu’ils puissent ressentir comme les leurs et sur lesquels ils peuvent peser. Parce que c’est aussi plus performant, même si pas toujours plus efficaces et même parfois carrément plus lent. Seulement, les décisions qui sont prises de près sont souvent mieux adaptées localement.
Après il est clair que certaines décisions, dans certains domaines, doivent se prendre à l’échelon supérieur, de plus en plus européen et mondial que national d’ailleurs. Mais elles sont au fond assez peu nombreuses, même si elles sont vitales pour notre sécurité globale.

Commentaires

Bonjour Philippe,

Vous raison Philippe, pour pouvoir décentraliser il est bien évidemment nécessaire de disposer de budgets appropriés. C'est le principe même de la subsidiarité. En d'autres termes, la décentralisation ne se décrète pas, elle doit être préparée et organisée, je dirais même que c'est une culture politique qui me paraît de prime abord bien éloignée de la vision jacobine de l'Etat.

Par ailleurs, si votre ami Pascal Lamy -- jeu de mots bien involontaire --, un homme dont les compétences économiques sont incontestables, comme l'est d'ailleurs son réalisme politique, s'est bien entretenu avec François Hollande avant les municipales, donc avant le remaniement ministériel, comment un homme aussi raisonnable que lui, ex-directeur général de l'OMC, pourrait-il avoir contribué à adouber le nomination d'un Arnaud Montebourg en tant que Ministre de l'Economie ? Cela me paraît inimaginable ...
Ce n'est certes pas ce que vous avez écrit, mais je ne peux imaginer que l'entretien entre François Hollande et Pascal Lamy se soit limité à la décentralisation territoriale. Car quand on a l'opportunité de pouvoir s'entretenir avec un homme tel que Pascal Lamy, on aborde forcément l'économie en général et les échanges commerciaux en particulier.
Avec Montebourg fervent défenseur du protectionnisme et du patriotisme économique, on est à l'opposé des thèses de Pascal Lamy ...

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 11/04/2014

Ce n'est effectivement pas du tout ce que j'ai écrit.
Que Lamy se soit entretenu avec Hollande (qu'il connait depuis plus de trente ans, puisqu'ils ont débuté leur carrière politique ensemble à Matignon et à l'Elysée en 81), au moins à deux reprises en février, mars, c'est un fait. Qu'ils aient parlé de décentralisation et de réformes dans ce domaine c'est plus que probable.
Qu'ils aient parlé de réformes économiques nécessaires (en matière de charges sociales notamment), c'est plus que probable également, puisque ce sont là les deux transformations majeures qui permettraient à la France de se redresser, selon Lamy. Qui a récemment déclaré qu'un salaire en dessous du SMIC était préférable au chômage...
A l'époque la presse s'en est fait l'écho, il a même été question de retrouver Lamy à la tête d'un grand ministère de l'économie et des finances. Las, Lamy n'a pas été retenu pour des raisons tout aussi évidentes, à savoir qu'il est détesté par une partie de la gauche et que Hollande n'a pas voulu se priver de sa majorité. Ni ouvrir au centre, se contentant d'adouber Valls en lui adjoignant des Montebourg comme caution de gauche.
Lamy intervient donc comme conseiller, comme d'autres, et Hollande, réputé pour ne faire confiance en personne et n'écouter que lui même prend ou pas.
C'est d'ailleurs le sens de ma chronique: prendre juste l'idée d'une réforme du mille-feuilles pour ne réaliser que des économies, sans voir la partie démocratie de proximité (qui fait largement partie de la réflexion de Lamy), c'est contre-productif.
Il en va de même de Montebourg. Lamy et lui sont à l'opposé en matière de vision du monde et de la mondialisation. Hollande aurait du choisir le second, parce qu'à long terme, c'est clairement Lamy qui a raison, et si ça se trouve, Hollande le sait. Ila tout de même été prof d'économie. Mais électoralement, à court terme, c'est très mauvais pour ne pas dire suicidaire. Alors il a choisi le populiste Montebourg, contre l'intérêt général et l'intérêt de la France.
C'est là l'un des écueils de la démocratie.

Écrit par : Philippe Souaille | 11/04/2014

Merci de vos précisions Philippe.

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 12/04/2014

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