17/04/2014

Ukraine: le film des évènements

Reprise d'un texte paru mardi sur le site de politique en ligne Politeia.ch

Nous travaillons en ce moment sur la version française d’un film tourné par un collectif de cinéastes ukrainiens durant les événements de Maïdan.

Un collectif d’artistes modernistes plutôt gauchistes, voire carrément anars  et surtout ulcérés par la corruption générale du système russe qui de longue date étend son empreinte et son emprise sur les anciennes républiques de l’URSS.
Des trentenaires de toutes origines et de tous milieux, mais majoritairement issus des régions russophones de l’est ! L’histoire de la révolution de Maïdan, c’est aussi comme souvent celle d’un conflit de générations. Beaucoup de ces jeunes adultes sont en rupture avec la société de leurs parents, plus enclins à respecter la main qui nourrit, pour l’heure celle de Papa Putin à l’est du pays, dont l’économie dépend largement de Moscou.
Ils sont parfaitement représentatifs de la contestation qui s’est emparée de Maïdan le soir du 21 novembre, à cent lieues de l’image de fachos antisémites véhiculée par la propagande du Kremlin. Au départ, quelques dizaines de jeunes qui décident de faire un sit-in sur la Place Maïdan.  L’idée vient d’un étudiant en journalisme qui a grandi en Ukraine, né de parents afghans prosoviétiques, réfugiés à Kiev. Ils protestent contre la volte-face pro-russe du gouvernement corrompu de Ianoukovich, qui repousse aux calendes grecques leurs rêves d’ouverture au monde et d’accès à l’Europe. Partis à 200, mais vite relayés par les médias, ils arrivent au bout d’une semaine à se compter 10 000, russophones presqu’autant qu’ukrainiens, mais surtout avides de changement.

Les néo-nazis arrivent ensuite.  Les extrémistes de « Secteur Droit » sont à peine quelques dizaines, des agitateurs fanatiques menés par « Sachko Bily ». Ce « héros » de la guerre mené par les Tchétchènes contre les troupes de Putin, était suspecté dès cette époque d’être un agent provocateur, vieille spécialité des services russes, et ce bien qu’il ait été accusé d’avoir torturé à mort plus de vingt soldats russes prisonniers des Tchétchènes.
Le parti Svoboda sent moins fort le souffre. Il est juste allié officiellement au Front National français et très conservateur en matière de mœurs. Il a quelques élus (il aura même trois ministres dans l’actuel gouvernement de transition) mais représente au plus 10% des manifestants qui  seront plus de 800 000, venus de toute l’Ukraine, le soir du 1er décembre pour protester contre l’intervention des « borkut ». L’avant-veille, la section d’assaut de la police avait attaqué et violemment matraqué les premiers manifestants jusqu’alors parfaitement pacifiques.
Lorsque plus du quart de la population d’une capitale est prête à passer la nuit à manifester dehors par moins 10°C, on commence à comprendre que les règles constitutionnelles puissent être remises en cause…

Les néo-nazis de Secteur Droit restent en marge du mouvement, sans vraiment s’y intégrer. Ils mènent leurs actions à part et n’ont pas vraiment les mêmes valeurs que les artistes cosmopolites et les jeunes intellectuels qui tiennent le haut du pavé, amenant leurs pianos à queue sur la place ou offrant des happenings aux policiers en uniforme anti-émeute. Les jeunes se méfient de ces baroudeurs racistes dont on dit qu’ils pourraient être des « Titouchkos », des agents provocateurs à la solde de Putin. Ce qui est certain, c’est qu’aucun de ces néo-nazis n’a été tué pendant les manifestations et les combats de rue, alors que plus de 80 jeunes manifestants ont payé le prix du sang… Et quelques policiers de même.
Dans les archives des services de Ianoukovich, des documents découverts après sa fuite font état de la manipulation de tireurs d’élites par les services aux ordres du Kremlin. Auxquels feront écho la rumeur contraire, examinée lors d’une conversation entre officiels européens. Sachko Bily, lui, a été abattu par les forces de l’ordre ukrainiennes le 25 mars dernier, lors de son arrestation. L’accusation qui en faisait un agent provocateur de Putin repose sur une certaine habitude en la matière du maître du Kremlin. A commencer par le fait que les seuls coupables présumés des premiers attentats de Moscou jamais identifiés, lors de la guerre en Tchetchénie, étaient deux officiers du FSB, alors dirigé par Poutine, arrêtés en flagrant délit par des policiers locaux…

L’Ukraine vit une situation révolutionnaire, dans la confusion d’un gouvernement provisoire d’union nationale dont l’ennemi est massé aux frontières. Les troupes spéciales du FSB, le successeur du KGB, ont même déjà mis le pied dans la porte en Crimée, puis ces derniers jours dans l’Est. Selon des sondages de fin mars, une large majorité de la population ukrainienne soutient le changement de régime et refuse tout rattachement à la Russie. Une majorité qui est nettement moins conséquente, mais majoritaire quand même dans les provinces russophones de l’Est. C’est pourquoi le Kremlin tente de faire le forcing en obtenant la sécession par des coups de force AVANT la tenue des élections. Comme il l’a fait en Crimée, où le taux de participation dans la Ville de Simféropol a dépassé 120 % !!! Par ailleurs, les conseillers militaires de Putin semblent persuadés que l’OTAN, de toute manière, n’osera jamais intervenir militairement face à l’armée russe.

Lors des élections de mai, les différentes tendances pourront concourir. Le plus simple et le plus démocratique serait de laisser ces élections se tenir normalement, sous le contrôle d’observateurs internationaux, ce que Putin a soigneusement évité en Crimée. Le plus simple et le plus démocratique, mais si les sondages sont justes, ils signifient une défaite assurée pour Poutine et sa politique. Celui-ci n’en veut donc à aucun prix.  L’option retenue par Kiev d’une décentralisation mesurée, serait un compromis correct. Quelle différence avec l’idée d’une fédération, défendue par le Kremlin ? Le degré d’autonomie bien sûr, en matière culturelle et politique mais aussi économique. Hormis le blé, principale ressource de l’ouest, les richesses minières et industrielles du pays sont à l’est et les jeunes russophones qui ont fait la révolution à Kiev n’ont aucune envie de voir leurs régions d’origine tomber entre les mains de « Papa Putin » comme le surnomment aujourd’hui la majorité des Russes. S’ils ont tenu Maïdan toutes les nuits de l’hiver par un froid glacial, c’est précisément pour la raison inverse.

Commentaires

A lire également, comment le FSB, le successeur du KGB qu'a dirigé Poutine et dont il s'est servi pour arriver au pouvoir, tente de mettre la main sur les données internet des internautes.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/04/17/le-fsb-a-essaye-d-espionner-euromaidan_4402778_3214.html#

Écrit par : Philippe Souaille | 17/04/2014

Malgré leur difficulté à intervenir au milieu de civils largement manipulés par des agents russes, les forces régulières ukrainiennes accumulent les preuves de la présence active des hommes du FSB de Poutine. A commencer par l'arrestation de ce qui semble bien être dix d'entre eux...

http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/04/17/trois-prorusses-tues-dans-l-attaque-d-une-base-ukrainienne_4402721_3214.html

Écrit par : Philippe Souaille | 17/04/2014

Philippe, que peuvent faire les artistes face au rouleau compresseur économique, ses mensonges utilisant toujours l'arme économique pour séduire les peuples et les monter les uns contre les autres? Sommes-nous écouter, un peu, beaucoup, passionnément...ou pas du tout? Avons-nous encore notre légitimité à défendre une mondialisation humaniste? Avons-nous notre place, toute notre place, rien que notre place face aux injures qui nous sont jetées à la tête ou au silence qui nous condamne à rester dans notre coin? Et entre nous, sommes-nous solidaires au combat? Faisons-nous d'abord passer le message en priorité ou intéressons-nous d'abord à nos intérêts particuliers...qui nous impose un langage, une expression, une visibilité fréquentable pour les médias standardisés et les foules adeptes de soupe opéra et de grands spectacles hollywoodien ou sportifs sans message politique, sans conviction, sans audace? Une audience de connaisseurs cultivés ne fait pas l'opinion publique. Comment faire pour nous faire entendre et respecter dans notre parole afin que les foules soient plus sensibles aux manipulations énormes des pouvoirs en place?

Nous sommes des poids plumes (l'écriture) face aux poids lourds économiques.

Écrit par : pachakmac | 17/04/2014

Il est gentil Snowden qui demande benoîtement à Putin dans quelle mesure la Russie écoute également ses voisins ?
Comme si les conversations enregistrées entre la représentante du département d'Etat US et son ambassadeur, ou le Président d'un pays balte et la Commissaire européenne Ashton n'avaient pas été interceptées et rendues publiques par le FSB de Putin...
Les deux seules vraies différences en matière d'écoutes entre la Maison Blanche et le Kremlin, c'est que dans le monde occidental, les documents secrets révélés par Snowden sont publiés par la presse, alors que dans le monde russe, ils seraient immédiatement censurés si d'aventure quelqu'un commençait à y songer. De plus, s'il avait fait ce coup là en Russie, le gentil Snowden serait déjà mort.

Écrit par : Philippe Souaille | 17/04/2014

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