19/04/2014

Le coup d’avance permanent du Tsar Putin

Bien joué. Vraiment. Comme tous les commentateurs, et surtout comme tous les diplomates européens et étasuniens, je n’ai rien vu venir. Etonné, abasourdi même par la rapide conclusion de la rencontre de Genève, je me demandais quelle genre d’entourloupe elle pouvait bien cacher, mais avec cet infime espoir que cela soit pour de vrai le début de la désescalade… Après tout, Putin joue gros dans cette histoire et peut-être est-il revenu à la raison? Cela nous arrangerait bien...

Cette crainte viscérale de tout occidental de retomber dans les affres de la guerre froide, c’est la meilleure arme du tsar du Kremlin. Ses conseillers militaires ne cessent d’ailleurs de répéter que jamais depuis la seconde guerre mondiale, des troupes officielles russes n’ont été attaquées par l’OTAN. Même lorsqu’elles se sont opposées à des opérations armées de l’OTAN, comme dans l’ex-Yougoslavie.

De même, Washington évite de s’en prendre ouvertement à la Chine. Putin joue à fond de ce statut d’intouchable, pour tenter d’aller le plus loin possible dans la reconstitution d’un glacis russe puissant, déterminé et centralisé. Sans doute n’a-t-il pas l’intention d’une 3ème guerre mondiale, mais son histoire personnelle et surtout celle de la Russie depuis 25 ans fait qu’il en a moins peur que les Occidentaux. Et ce qu’il veut c’est un monde tripolaire dans lequel Moscou soit l’un des trois pôles, avec Washington et Bei-Jin. Exit l’UE, trop divisée et veule, selon ses propres termes. Pour cela, il a besoin d’industries qui ne soient pas que gazières et ces industries « russes » sont en bonne partie dans l’est de l’Ukraine…

Personne n’a su lire le coup d’avance que jouait le néo-tsar avec le talent de champion d’échecs qui le caractérise. Cependant, le suspens n’aura pas duré 24 heures. Les agitateurs du Donbass refusent de rendre les armes et les bâtiments et rétorquent un « NIET » ferme et définitif à la demande polie des instances internationales. Que la présence des petits hommes verts du FSB soit avérée parmi eux n’y change rien : le Kremlin n’est pas officiellement leur donneur d’ordres et l'entrevue genevoise n'était qu'un tour de chauffe, puisque Kiev et les occidentaux ne voulaient pas de représentants des dissidents pro-russes de l’est aux pourparlers de l’Intercontinental.
Les Russes ont accepté de venir, signé le premier accord venu et sont repartis en sachant que cet accord n’avait pas la moindre chance d’être accepté par les dissidents. Sachant que les petits hommes verts, l’argent et les médias russes alimentent la rébellion, la ficelle est un peu grosse, mais sur la forme elle est invisible et la propagande méthodique et largement relayée dans les blogs de la Voix de la Russie fera le reste: Papa Putin est le gentil, qui respecte les institutions même si toute l'histoire des services secrets dont il est imbibé jusqu'à l'os affirme le contraire.

Coincés, les Occidentaux demandent au Kremlin de mettre de l’ordre dans ses troupes et de les faire obéir, ce à quoi Putin a beau jeu de répliquer : ce ne sont pas mes troupes ! En revanche, mes troupes, les vraies, ne sont pas bien loin et si vous voulez, elles peuvent entrer en Ukraine, à notre corps défendant bien sûr, et dans le cadre d’une opération internationale. Dans laquelle nous aurons à cœur de protéger les populations. Notamment celles qui parlent russe…

Maintenant, ajoutent Putin et la propagande de la Voix de la Russie, "vous avez vu que nous agissions de bonne foi en faveur de la désescalade. Vous devez lever les sanctions à notre égard et vous ne pouvez en aucun cas les augmenter, parce que nous on joue le jeu! Ce sont les gens dans l’Est de l’Ukraine qui ne veulent pas nous écouter et qui veulent faire une révolution. Comme celle qui fut faite à Kiev pour amener au pouvoir un gouvernement dont nous ne reconnaissons pas la légitimité. Les gens qui réclament le rattachement à la Russie dans l’est non plus ne la reconnaissent pas et les élections prévues en mai sont illégales. Pas question qu’elles se tiennent…"

En bref, le Kremlin se voit déjà entrer en Ukraine et procéder à la partition du pays avec la bénédiction de l’opinion publique internationale…

Evidemment, les choses ne peuvent se passer ainsi. Les élections de mai doivent se tenir et montrer quels sont les vrais rapports de force, y compris dans l’est du pays.  Jusqu’à présent on voit beaucoup d’agitateurs et de militants déterminés, parsemés de petits hommes verts, des gens plutôt quinquagénaires, nostalgiques de l’URSS dans l’ensemble, mais on très loin des foules immenses de Maïdan et à vrai dire, les manifestions pro-ukrainiennes pacifiques dans l’est réunissent autant de monde que les démonstrations de force pro-russes. 

La garde nationale ukrainienne, qui a tiré pour se défendre à Marioupol, tué trois assaillants et fait plusieurs dizaines de prisonniers dont une dizaine de nationalité russe liés au FSB, est constitué de volontaires récemment enrôlés. Des jeunes souvent issus des régions de l’est, qui ont fait la révolution et ne veulent pas retomber sous la coupe moscovite (j’allais écrire soviétique…). Il faut éviter la guerre civile, toujours une horreur, mais si elle éclate, les troupes russes risquent de se retrouver confrontées à une guérilla meurtrière, d’Ukrainiens bien décidés à défendre chèrement leur liberté.
Ce n’est pas un hasard si c’est à Marioupol que les premiers vrais combats ont éclaté, tournant à l’avantage des Ukrainiens : cette ville au bord de la mer d’Azov est la clef de l’accès à la Crimée pour les Russes. Putin a beau avoir promis la construction d’un pont géant pour relier la Crimée à la Russie, l’économie du pays n’en a pas vraiment les moyens. Occuper les territoires ukrainiens qui séparent la Russie de la Crimée serait sans doute beaucoup plus rapide et économique. A condition que les Ukrainiens se laissent faire, ce qui ne semble pas devoir être le cas…

Commentaires

Pendant que l'on recommence à compter les morts en Ukraine, on commence à mieux comprendre qui est qui.
Du côté de Maidan, il y avait des fachos, on le sait... Environ un sur mille manifestants pour Secteur Droit, version ukrainienne des identitaires et un sur cent pour Svoboda, homologue ukrainien du Front national ou de l'UDC... Qui a fait 10% aux dernières élections et que l'on dit en perte de vitesse. Evidemment, en période de fortes tensions, lorsqu'il commence à y avoir des morts dans les rues, on retrouve ces extrémistes et ces fanas des armes aux premières loges. Comme dans toute révolution. Cela ne suffit pas à faire de cette révolution une révolution fasciste très loin de là, et l'immense masse des manifestants de Maiden l'a amplement démontré. Contrairement à ce que prétend la propagande du Kremlin, très efficace et remarquablement organisée, disposant de moyens qui semblent colossaux.

Côté russe, on voit défiler des foules "pro-russes" sous une forêt de drapeaux du PCUS, l'ancien parti communiste de l'Union Soviétique, arborant la faucille et le marteau, ou même brandissant des portraits de Staline, le Petit Père des Peuples... Surnom que s'est à son tour arrogé Putin... Quant aux dirigeants locaux du mouvement, pourquoi est-ce que ce portrait du nouveau patron des pro-russes de Donetsk me fait penser à un certain dirigeant populiste genevois?

http://www.lemonde.fr/international/article/2014/04/19/le-passe-trouble-du-chef-separatiste-ukrainien-denis-pouchiline_4404210_3210.html

Écrit par : Philippe Souaille | 20/04/2014

Il semble que la lecture du texte du Monde soit payante pour les non abonnés. J'en résume donc ici l'essentiel: avant de devenir chef des pro-russes de Donetsk, Denis Pouchiline a monté plusieurs petites affaires et notamment été le représentant local d'une arnaque pyramidale de grande ampleur, qui a ruiné des centaines de milliers de petits épargnants de l'ex-URSS...

Écrit par : Philippe Souaille | 20/04/2014

Excellent papier du correspondant du Monde, sur place, qui fait le point sur les tentatives de manipulation, les rumeurs et l'état d'esprit qui règne de part et d'autre.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/04/20/en-ukraine-rumeurs-manipulations-et-guerre-de-l-information_4404521_3214.html

Écrit par : Philippe Souaille | 21/04/2014

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