25/04/2014

Un barbu, faux barbouze (?) mais vrai combattant russe...

J’ai bien ri à la lecture du texte de la Tribune, reprenant des articles anglo-saxons au sujet du barbu d’Ukraine…
D’abord, ce n’est pas parce qu’ils ont menti à l’époque des armes chimiques irakiennes que les étasuniens mentent à chaque fois. Et puis si l’une des missions des services secrets est d’essayer de nous faire avaler des couleuvres, c’est au moins aussi vrai pour les russes que pour les yankees.
Enfin, ces photos ont été ramenées par des observateurs de l’OSCE, l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, qui est censée être neutre et dont notre Didier Burkhalter est le Président en exercice.
Ce qui est drôle, c’est la naïveté du journaliste britannique repris tel quel par celle de la Tribune. Le barbu reconnait être un combattant russe, mais nie avoir été en Géorgie ou être membre des forces spéciales qui dépendent du FSB.
Depuis quand un membre des Forces spéciales, qu’il soit russe, français ou papou avoue comme ça, en opération qu’il est un agent ? Même sous la torture, ils sont entraînés pour ne pas le dire, alors à un simple journaliste… S’ils sont la plupart du temps cagoulés, ce n’est pas pour des prunes.

Par ailleurs, d’où sort-il ? Comment les journalistes ont-ils mis la main dessus ? Qui le leur a amené, parce que pour avoir été plus d’une fois sur le terrain avec mes confrères, je sais combien la soif du scoop mondial les rend manipulables. Quelle assurance ont-ils que ce type ne leur a pas été tout simplement envoyé dans les pattes par le FSB ?
Enfin, le plus cocasse, c’est que le gars crache quand même le morceau. Il est donc bien russe, de Russie, et ses potes avec lui : une bande de cosaques qui passent leur temps à guerroyer depuis la nuit des temps. Des supplétifs et des irréguliers, en temps normal, mais aussi des bêtes de guerre redoutées de tous et un vrai vivier de recrutement pour les bataillons d’élite de l’armée russe. Il est venu en Crimée à la demande de l’Etat. Tiens donc, quel Etat ? Sans doute pas l’Etat ukrainien en tout cas.  Et de là, ses potes et lui, avec tout leur arsenal militaire, ils ont décidé d’aller continuer leur petite guerre dans l’est de l’Ukraine. En rangs serrés, avec leurs munitions de guerre, donc…
Etonnant comme les bagarreurs russes peuvent franchir aisément des frontières que l’on imagine intensément gardées…
Ah oui et il est recherché en Russie, pour des faits de violence. L’engagement des bagarreurs condamnables dans des troupes de choc ou des actions commandos, c’est un grand classique des troupes d’assauts, là encore. Les étasuniens en ont fait des dizaines de films et en France, on appelle ça la Légion Etrangère. Cela existe au moins depuis les croisades en fait, puisque une bonne partie des chevaliers croisés partait en échange de la promesse d’absolution de leurs pêchés…
Reste que troupes de choc ou pas, la réalité est bien là : des russes avec un passé militaire chargé sont à la manœuvre sur le sol même de l’Ukraine et apparemment en service commandé. CQFD.
Dès lors le titre du papier de la Tribune me semble assez mal choisi…

Putin, Le Pen, Blocher, même combat

Ils ont pour points communs d’être très riches, politiciens, viscéralement nationalistes et moralement très conservateurs. La différence, c’est que l’un est au pouvoir, mais fondamentalement, ils partagent la même vision passéiste du monde et de la nation.


Ce que résume parfaitement cette répartie offusquée de Le Pen face à des étudiants pro-européens qui lui faisaient remarquer que la France était un petit pays : « Oh, la 5ème puissance mondiale tout de même ! ». Oui, derrière les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne, mais pour combien de temps encore ?
Demain, le Brésil, l’Inde, la Russie et le Canada ont vocation à la dépasser. Et après-demain elle se retrouvera à batailler pour la 9ème place non plus seulement avec la Grande-Bretagne et l’Italie, mais aussi la Colombie, l’Afrique du Sud, le Canada, le Mexique, l’Argentine, le Chili, le Vietnam, l’Indonésie, la Malaisie, le Pakistan. Voire l’Ukraine. Et bien avant la fin du siècle, l’Egypte, le Nigeria, le Bengla Desh auront rejoint le club des puissances mondiales.
La Russie elle-même ne sera plus jamais ce pôle alternatif d’un monde bipolaire ou triphasé dont rêve Poutine. Avec 145 millions d’habitants, elle est une puissance importante, certes, comme le Japon et contrairement à lui riche de matières premières (comme le Congo) mais rien à voir avec la Chine, l’Inde, les Etats-Unis ou le Brésil… D’autant que son immensité est son talon d’Achille. Le jour où la Sibérie se peuple, ce que le réchauffement climatique pourrait faciliter, les pulsions centrifuges se développeront en parallèle, vu les distances à parcourir.
Les regroupements régionaux vont accentuer et pallier ce phénomène. Comme l’UE qui, contrairement à ce que prédisent les Cassandre, ne peut que se renforcer si ses peuples veulent continuer de peser d’un poids conséquent sur l’avenir de la planète. Or il est nécessaire que cela soit le cas, ne serait-ce que pour l’écologie et la survie de la planète comme de l’humanité.
Il est un moment où le nationalisme et le sentiment d’être différent des autres doit s’effacer derrière  un double constat : les Etats et les populations ont des dimensions et qu’on le veuille ou non, nous ne sommes tous que des êtres humains, fondamentalement égaux.
Bien sûr, la Suisse montre que l’on peut être petit et tirer son épingle du jeu. C’est tout le bien que je souhaite à l’Europe en général. Mais pour y parvenir, il faut être ouvert au monde comme l’est notre pays, probablement le plus ouvert au monde et aux échanges de la planète, ce qui lui permet, sans ressources naturelles, de caracoler en tête de nombreux classements. Tout le contraire de ce que prône Blocher, bien qu’au niveau de ses affaires, il développe une vision parfaitement mondialiste…

Ce n'est pas un drame d'être la 10ème ou 12ème puissance mondiale plutôt que la 3ème ou la 25è... L'essentiel c'est de participer. En clair, de faire en sorte que sa population se sente bien dans sa peau, que les échanges avec les voisins proches ou lointains se développent harmonieusement, que l'on vive en paix et de manière prospère et toute cette sorte de choses. Avoir la belle vie ne se mesure pas en termes de puissance militaire et de loin pas non plus uniquement en termes de PNB. De PNB par habitant, à la rigueur, ce qui est bien différent, et implique précisément de se préoccuper de ses habitants, avant de s'enticher de la grandeur du pays...

23/04/2014

Tout ce sang sur les mains de Poutine...

Ils finiront bien par ouvrir les yeux. 

On a beau être remonté contre la mondialisation ou Washington, cela n'excuse en rien de tomber en pâmoison devant l'un des apprentis dictateurs les plus sanglants de ce début de XXIème siècle.
Putin a du sang sur les mains, beaucoup. De la Tchétchénie à la Géorgie en passant par la Syrie, il est directement responsable d'une demi-douzaine de guerres - dont certaines particulièrement sanglantes et sales - depuis 15 ans qu'il dirige la Russie d'une poigne de fer. 

La poigne d'un ancien agent du KGB chargé dans un premier temps de surveiller secrètement les opposants politiques, puis envoyé en RDA où il assistera désemparé à la chute du Mur de Berlin, dont il fait son grand drame personnel... Le fer d'un comploteur qui n'hésite apparemment pas, alors chef du FSB (le successeur du KGB) à susciter des attentats meurtriers en Russie même pour justifier la répression sanglante en Tchétchenie. Une accusation jamais prouvée, sauf que les deux seuls auteurs présumés de ces attentats jamais arrêtés - par la police locale - étaient... deux agents du FSB.

Provocation encore ? Le chef charismatique de Secteur Droit, groupuscule nazi ayant participé à Maidan était suspecté par les jeunes manifestants d'être un provocateur à la solde du pouvoir de Ianoukovich. Donc de Putin. Des accusations qu'il traîne depuis la Tchétchénie où il fut décoré par les islamistes tchétchènes et accusé d'avoir torturé à mort 15 soldats russes des troupes régulières... Mais aussi accusé, déjà à l'époque d'être un agent de Putin infiltré dans la rébellion. Toujours est-il qu'il ne parlera plus, ayant été abattu lors de son arrestation par le nouveau pouvoir ukrainien.

Putin s'est saisi de l'équivalent russe de Facebook, après en avoir fait virer le fondateur. Il mène une guerre des mots incandescente depuis le début de la révolte de Maiden au travers des médias russes, télévision en tête, dont les dirigeants sont tous à sa botte, qui diffusent sans discontinuer sur l'est de l'Ukraine des informations mensongères et des appels à la révolte contre le nouveau pouvoir, accusé d'être un ramassis de nazis assoiffés de sang russe. 

Glissons sur les montages grossiers, style carte de visite pro-nazie comme seule preuve de l'implication de l'actuelle gouvernement dans une fusillade nocturne à l'est, pour en venir aux choses sérieuses:

-  Deux hommes ont été torturés sauvagement et retrouvés morts dans l'est. L'un d'eux est le leader local d'un parti de la nouvelle coalition gouvernementale.

-  Le leader des tatars de Crimée a été mis dans un avion pour Kiev et interdit de séjour pour 5 ans en Russie, donc chez lui en Crimée...

-   Un journaliste étasunien d'origine russe, a été arrêté dans l'est avec d'autres journalistes. Les autres ont été relachés, lui a été retenu et l'on est sans nouvelle de lui depuis plus de 24h.

Le fait de parler russe lui avait permis de confondre des soldats russes, des professionnels des forces spéciales sans aucun insigne et portant des uniformes disparates sur leurs maillots de corps rayés bleu, typiques de l'armée Rouge... et des forces russes comme des forces ukrainiennes actuelles. Sauf que les maillots des soldats ukrainiens sont élimés et blanchis, tandis que ceux des forces spéciales russes sont flambants neufs. Qu'ils portent avec un grand professionalisme des armes (russes) de pointe et qu'ils désarment les jeunes troufions ukrainiens (ceci dit bien courageux et stoïques de se laisser désarmer en présence d'une foule pas si loin du lynchage) avec un sang froid et une expertise qui n'est à l'évidence pas celle de miliciens locaux hâtivement réunis.

En conséquence, les choses sont claires: contrairement à tous les mensonges contraires de Putin, l'armée russe a d'ores et déjà envahi l'est de l'Ukraine et manoeuvre pour pouvoir rattacher directement la Crimée à la Russie, par la terre ferme. Comme c'est probablement contre la volonté d'une courte majorité des populations locales, qui selon tous les sondages veut rester ukrainienne, Putin fera tout pour empêcher que l'élection du 25 mai puisse se tenir dans l'Est. 
A noter que Putin avait aussi promis solennellement l'immunité à Eltsine et sa famille pour que ce dernier lui cède le pouvoir. Ce qui ne les a pas empêchés de se retrouver rapidement en prison... 

Ici, le dernier dernier reportage du journaliste étasunien, juste avant son arrestation:
http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/04/23/un-journa...

19/04/2014

Le coup d’avance permanent du Tsar Putin

Bien joué. Vraiment. Comme tous les commentateurs, et surtout comme tous les diplomates européens et étasuniens, je n’ai rien vu venir. Etonné, abasourdi même par la rapide conclusion de la rencontre de Genève, je me demandais quelle genre d’entourloupe elle pouvait bien cacher, mais avec cet infime espoir que cela soit pour de vrai le début de la désescalade… Après tout, Putin joue gros dans cette histoire et peut-être est-il revenu à la raison? Cela nous arrangerait bien...

Cette crainte viscérale de tout occidental de retomber dans les affres de la guerre froide, c’est la meilleure arme du tsar du Kremlin. Ses conseillers militaires ne cessent d’ailleurs de répéter que jamais depuis la seconde guerre mondiale, des troupes officielles russes n’ont été attaquées par l’OTAN. Même lorsqu’elles se sont opposées à des opérations armées de l’OTAN, comme dans l’ex-Yougoslavie.

De même, Washington évite de s’en prendre ouvertement à la Chine. Putin joue à fond de ce statut d’intouchable, pour tenter d’aller le plus loin possible dans la reconstitution d’un glacis russe puissant, déterminé et centralisé. Sans doute n’a-t-il pas l’intention d’une 3ème guerre mondiale, mais son histoire personnelle et surtout celle de la Russie depuis 25 ans fait qu’il en a moins peur que les Occidentaux. Et ce qu’il veut c’est un monde tripolaire dans lequel Moscou soit l’un des trois pôles, avec Washington et Bei-Jin. Exit l’UE, trop divisée et veule, selon ses propres termes. Pour cela, il a besoin d’industries qui ne soient pas que gazières et ces industries « russes » sont en bonne partie dans l’est de l’Ukraine…

Personne n’a su lire le coup d’avance que jouait le néo-tsar avec le talent de champion d’échecs qui le caractérise. Cependant, le suspens n’aura pas duré 24 heures. Les agitateurs du Donbass refusent de rendre les armes et les bâtiments et rétorquent un « NIET » ferme et définitif à la demande polie des instances internationales. Que la présence des petits hommes verts du FSB soit avérée parmi eux n’y change rien : le Kremlin n’est pas officiellement leur donneur d’ordres et l'entrevue genevoise n'était qu'un tour de chauffe, puisque Kiev et les occidentaux ne voulaient pas de représentants des dissidents pro-russes de l’est aux pourparlers de l’Intercontinental.
Les Russes ont accepté de venir, signé le premier accord venu et sont repartis en sachant que cet accord n’avait pas la moindre chance d’être accepté par les dissidents. Sachant que les petits hommes verts, l’argent et les médias russes alimentent la rébellion, la ficelle est un peu grosse, mais sur la forme elle est invisible et la propagande méthodique et largement relayée dans les blogs de la Voix de la Russie fera le reste: Papa Putin est le gentil, qui respecte les institutions même si toute l'histoire des services secrets dont il est imbibé jusqu'à l'os affirme le contraire.

Coincés, les Occidentaux demandent au Kremlin de mettre de l’ordre dans ses troupes et de les faire obéir, ce à quoi Putin a beau jeu de répliquer : ce ne sont pas mes troupes ! En revanche, mes troupes, les vraies, ne sont pas bien loin et si vous voulez, elles peuvent entrer en Ukraine, à notre corps défendant bien sûr, et dans le cadre d’une opération internationale. Dans laquelle nous aurons à cœur de protéger les populations. Notamment celles qui parlent russe…

Maintenant, ajoutent Putin et la propagande de la Voix de la Russie, "vous avez vu que nous agissions de bonne foi en faveur de la désescalade. Vous devez lever les sanctions à notre égard et vous ne pouvez en aucun cas les augmenter, parce que nous on joue le jeu! Ce sont les gens dans l’Est de l’Ukraine qui ne veulent pas nous écouter et qui veulent faire une révolution. Comme celle qui fut faite à Kiev pour amener au pouvoir un gouvernement dont nous ne reconnaissons pas la légitimité. Les gens qui réclament le rattachement à la Russie dans l’est non plus ne la reconnaissent pas et les élections prévues en mai sont illégales. Pas question qu’elles se tiennent…"

En bref, le Kremlin se voit déjà entrer en Ukraine et procéder à la partition du pays avec la bénédiction de l’opinion publique internationale…

Evidemment, les choses ne peuvent se passer ainsi. Les élections de mai doivent se tenir et montrer quels sont les vrais rapports de force, y compris dans l’est du pays.  Jusqu’à présent on voit beaucoup d’agitateurs et de militants déterminés, parsemés de petits hommes verts, des gens plutôt quinquagénaires, nostalgiques de l’URSS dans l’ensemble, mais on très loin des foules immenses de Maïdan et à vrai dire, les manifestions pro-ukrainiennes pacifiques dans l’est réunissent autant de monde que les démonstrations de force pro-russes. 

La garde nationale ukrainienne, qui a tiré pour se défendre à Marioupol, tué trois assaillants et fait plusieurs dizaines de prisonniers dont une dizaine de nationalité russe liés au FSB, est constitué de volontaires récemment enrôlés. Des jeunes souvent issus des régions de l’est, qui ont fait la révolution et ne veulent pas retomber sous la coupe moscovite (j’allais écrire soviétique…). Il faut éviter la guerre civile, toujours une horreur, mais si elle éclate, les troupes russes risquent de se retrouver confrontées à une guérilla meurtrière, d’Ukrainiens bien décidés à défendre chèrement leur liberté.
Ce n’est pas un hasard si c’est à Marioupol que les premiers vrais combats ont éclaté, tournant à l’avantage des Ukrainiens : cette ville au bord de la mer d’Azov est la clef de l’accès à la Crimée pour les Russes. Putin a beau avoir promis la construction d’un pont géant pour relier la Crimée à la Russie, l’économie du pays n’en a pas vraiment les moyens. Occuper les territoires ukrainiens qui séparent la Russie de la Crimée serait sans doute beaucoup plus rapide et économique. A condition que les Ukrainiens se laissent faire, ce qui ne semble pas devoir être le cas…

17/04/2014

Ukraine: le film des évènements

Reprise d'un texte paru mardi sur le site de politique en ligne Politeia.ch

Nous travaillons en ce moment sur la version française d’un film tourné par un collectif de cinéastes ukrainiens durant les événements de Maïdan.

Un collectif d’artistes modernistes plutôt gauchistes, voire carrément anars  et surtout ulcérés par la corruption générale du système russe qui de longue date étend son empreinte et son emprise sur les anciennes républiques de l’URSS.
Des trentenaires de toutes origines et de tous milieux, mais majoritairement issus des régions russophones de l’est ! L’histoire de la révolution de Maïdan, c’est aussi comme souvent celle d’un conflit de générations. Beaucoup de ces jeunes adultes sont en rupture avec la société de leurs parents, plus enclins à respecter la main qui nourrit, pour l’heure celle de Papa Putin à l’est du pays, dont l’économie dépend largement de Moscou.
Ils sont parfaitement représentatifs de la contestation qui s’est emparée de Maïdan le soir du 21 novembre, à cent lieues de l’image de fachos antisémites véhiculée par la propagande du Kremlin. Au départ, quelques dizaines de jeunes qui décident de faire un sit-in sur la Place Maïdan.  L’idée vient d’un étudiant en journalisme qui a grandi en Ukraine, né de parents afghans prosoviétiques, réfugiés à Kiev. Ils protestent contre la volte-face pro-russe du gouvernement corrompu de Ianoukovich, qui repousse aux calendes grecques leurs rêves d’ouverture au monde et d’accès à l’Europe. Partis à 200, mais vite relayés par les médias, ils arrivent au bout d’une semaine à se compter 10 000, russophones presqu’autant qu’ukrainiens, mais surtout avides de changement.

Les néo-nazis arrivent ensuite.  Les extrémistes de « Secteur Droit » sont à peine quelques dizaines, des agitateurs fanatiques menés par « Sachko Bily ». Ce « héros » de la guerre mené par les Tchétchènes contre les troupes de Putin, était suspecté dès cette époque d’être un agent provocateur, vieille spécialité des services russes, et ce bien qu’il ait été accusé d’avoir torturé à mort plus de vingt soldats russes prisonniers des Tchétchènes.
Le parti Svoboda sent moins fort le souffre. Il est juste allié officiellement au Front National français et très conservateur en matière de mœurs. Il a quelques élus (il aura même trois ministres dans l’actuel gouvernement de transition) mais représente au plus 10% des manifestants qui  seront plus de 800 000, venus de toute l’Ukraine, le soir du 1er décembre pour protester contre l’intervention des « borkut ». L’avant-veille, la section d’assaut de la police avait attaqué et violemment matraqué les premiers manifestants jusqu’alors parfaitement pacifiques.
Lorsque plus du quart de la population d’une capitale est prête à passer la nuit à manifester dehors par moins 10°C, on commence à comprendre que les règles constitutionnelles puissent être remises en cause…

Les néo-nazis de Secteur Droit restent en marge du mouvement, sans vraiment s’y intégrer. Ils mènent leurs actions à part et n’ont pas vraiment les mêmes valeurs que les artistes cosmopolites et les jeunes intellectuels qui tiennent le haut du pavé, amenant leurs pianos à queue sur la place ou offrant des happenings aux policiers en uniforme anti-émeute. Les jeunes se méfient de ces baroudeurs racistes dont on dit qu’ils pourraient être des « Titouchkos », des agents provocateurs à la solde de Putin. Ce qui est certain, c’est qu’aucun de ces néo-nazis n’a été tué pendant les manifestations et les combats de rue, alors que plus de 80 jeunes manifestants ont payé le prix du sang… Et quelques policiers de même.
Dans les archives des services de Ianoukovich, des documents découverts après sa fuite font état de la manipulation de tireurs d’élites par les services aux ordres du Kremlin. Auxquels feront écho la rumeur contraire, examinée lors d’une conversation entre officiels européens. Sachko Bily, lui, a été abattu par les forces de l’ordre ukrainiennes le 25 mars dernier, lors de son arrestation. L’accusation qui en faisait un agent provocateur de Putin repose sur une certaine habitude en la matière du maître du Kremlin. A commencer par le fait que les seuls coupables présumés des premiers attentats de Moscou jamais identifiés, lors de la guerre en Tchetchénie, étaient deux officiers du FSB, alors dirigé par Poutine, arrêtés en flagrant délit par des policiers locaux…

L’Ukraine vit une situation révolutionnaire, dans la confusion d’un gouvernement provisoire d’union nationale dont l’ennemi est massé aux frontières. Les troupes spéciales du FSB, le successeur du KGB, ont même déjà mis le pied dans la porte en Crimée, puis ces derniers jours dans l’Est. Selon des sondages de fin mars, une large majorité de la population ukrainienne soutient le changement de régime et refuse tout rattachement à la Russie. Une majorité qui est nettement moins conséquente, mais majoritaire quand même dans les provinces russophones de l’Est. C’est pourquoi le Kremlin tente de faire le forcing en obtenant la sécession par des coups de force AVANT la tenue des élections. Comme il l’a fait en Crimée, où le taux de participation dans la Ville de Simféropol a dépassé 120 % !!! Par ailleurs, les conseillers militaires de Putin semblent persuadés que l’OTAN, de toute manière, n’osera jamais intervenir militairement face à l’armée russe.

Lors des élections de mai, les différentes tendances pourront concourir. Le plus simple et le plus démocratique serait de laisser ces élections se tenir normalement, sous le contrôle d’observateurs internationaux, ce que Putin a soigneusement évité en Crimée. Le plus simple et le plus démocratique, mais si les sondages sont justes, ils signifient une défaite assurée pour Poutine et sa politique. Celui-ci n’en veut donc à aucun prix.  L’option retenue par Kiev d’une décentralisation mesurée, serait un compromis correct. Quelle différence avec l’idée d’une fédération, défendue par le Kremlin ? Le degré d’autonomie bien sûr, en matière culturelle et politique mais aussi économique. Hormis le blé, principale ressource de l’ouest, les richesses minières et industrielles du pays sont à l’est et les jeunes russophones qui ont fait la révolution à Kiev n’ont aucune envie de voir leurs régions d’origine tomber entre les mains de « Papa Putin » comme le surnomment aujourd’hui la majorité des Russes. S’ils ont tenu Maïdan toutes les nuits de l’hiver par un froid glacial, c’est précisément pour la raison inverse.

11/04/2014

Décentralisation jacobine : la valse ou le tango ?

La réforme du mille-feuilles administratif français est annoncé comme « LE » chantier de ce nouveau Gouvernement. C’est probablement le fruit des discussions qu’ont eues Pascal Lamy et François Hollande juste avant les municipales. Fan de Lamy dont c’est l’un des dadas, je ne peux que m’en réjouir, mais il ne faudrait surtout pas que le but se limite à faire des économies. Les enjeux sont autrement plus importants et appellent une refonte complète de la structure administrative, du bas en haut de l’échelle, des 36 000 communes françaises (1 pour  2000 habitants contre une pour 10 000 à Genève qui veut déjà en réduire le nombre!) au sommet de l’UE.

La France compte en effet une succession de couches administratives impressionnantes qui dissimulent mal une réalité bien différente : tout le pouvoir se concentre à Paris. La région Rhône-Alpes toute entière, 8 millions d’habitant et 2ème puissance économique française, avec les villes de Lyon et Grenoble, a un budget près de trois fois inférieur à celui du Canton de Genève, 17 fois moins peuplé. On est donc dans un rapport de 1 à 50. Et si l’on compare avec des régions européennes de même importance, comme la Catalogne, la Bavière ou la Lombardie, la différence saute aux yeux : c’est Paris qui tient les cordons de la bourse.

 

Au niveau communal, cela reste vrai, même si c’est moins flagrant : le budget de la ville de Genève est légèrement supérieur à celui de la ville de Lyon, pourtant cinq fois plus peuplée et quatre fois plus important que celui de Grenoble, presque aussi peuplée. C’est nettement plus que l’écart de niveau de vie et même de prix… Qui paie commande. Il est donc extrêmement clair que le pouvoir jacobin ne cède rien ou pas grand-chose aux échelons locaux, bien que ceux-ci soient particulièrement nombreux et enchevêtrés. Diviser pour régner en quelque sorte.

Valse ou Tango ?

La réforme, c'est bien, mais à condition qu'elle serve à la simplification, sans être un retour en arrière jacobin en matière de décentralisation. Or la tentation est grande.  Réduire les coûts du mille-feuille des collectivités territoriales est une bonne idée, mais pas en se contentant d’en réduire le nombre. Il faut aussi leur donner plus de pouvoir et donc aussi plus de budget. Pour responsabiliser davantage les élus locaux, permettre au dynamisme régional – et à la concurrence - de jouer son rôle et surtout rapprocher les procédures de décision des gens, partout où c’est possible. C’est le pendant obligé de la mondialisation et de la construction européenne.

 De même, il ne faut surtout pas s’arrêter à une vision technocratique et mécanique des choses (ou pire : dictée par des motifs de découpage électoral), en regroupant des régions ou des communes à l’emporte-pièce, sans tenir compte de la géographie, de l’Histoire et des cultures. Toutes ces choses ont du sens pour les gens et construire des ensembles cohérents auxquels les gens puissent s’identifier est d’une importance primordiale. 


Vu de Paris, tout cela peut sembler une hérésie ! Pourquoi se priver du pouvoir et des cordons de la bourse, et privilégier les particularismes régionaux, au risque de faire vaciller l’unité nationale ? Tout simplement parce que c’est ce dont les gens ont besoin pour se sentir bien, respectés et entendus de responsables politiques qu’ils puissent ressentir comme les leurs et sur lesquels ils peuvent peser. Parce que c’est aussi plus performant, même si pas toujours plus efficaces et même parfois carrément plus lent. Seulement, les décisions qui sont prises de près sont souvent mieux adaptées localement.
Après il est clair que certaines décisions, dans certains domaines, doivent se prendre à l’échelon supérieur, de plus en plus européen et mondial que national d’ailleurs. Mais elles sont au fond assez peu nombreuses, même si elles sont vitales pour notre sécurité globale.

06/04/2014

"Papa" le surnom de Poutine, nouveau Petit Père des Peuples...

Réponse du berger à la bergère, les Ukrainiens ont entamé une procédure judiciaire après les tirs meurtriers de Maïdan. Ils incriminent les forces spéciales de Iakounovich et le FSB russe. Ce que les Russes évidemment démentent. Lire ici 
Qui croire ?
Pour ma part, j'ai un indice, fruit de mes échanges avec mes amis russes. Qui m'expliquent que Poutine a déclaré récemment que le stalinisme était le fruit d'une nécessité historique. Ce qui s'ajoute à sa vision du démembrement de l'URSS, vécu par lui comme un échec personnel.
Aussi, les opposants à sa politique, en particulier ceux qui ne sont pas d'accord avec l'annexion de la Crimée,  sont qualifiés de "traîtres à la Patrie" et régulièrement agressés dans les rues et tabassés par les jeunes nervis croyants orthodoxes qui sont le fer de lance de CCCP 2.0, le mouvement qui réunit les adorateurs de Poutine et du patriarche Cyrille, le chef de l'église russe. Lui-même ancien du KGB (comme Poutine) me disent mes amis russes, mais aussi inculpé jadis dans des affaires d'escroquerie...
Aujourd'hui, la majorité des Russes surnomment Poutine "Papa", tant il a su étendre son image de protecteur de la nation. Tout comme le Petit Père des Peuples, Josip Staline en personne.
Même à Sotchi, les années 50 étaient présentées comme une sorte d'âge d'or, négligeant discrètement les 20 millions de morts du Goulag et les carences gravissimes du système de distribution soviétique.
Un ami francophile me disait avoir été frappé l'autre jour, en découvrant la série sur la montée de Hitler, sur la quantité de parallèles entre les deux situations. Que c'en était effrayant. Il y a pourtant une différence essentielle: l'Allemagne de Hitler était un pays hautement industriel, doté des meilleures infrastructures de l'époque, à la pointe de la technologie, mais presque entièrement dépourvu de ressources naturelles, en dehors du charbon.
La Russie de Poutine, c'est l'inverse: un pays de gens certes fort bien éduqués, mais dont les infrastructures sont encore à l'abandon dès qu'on s'éloigne de Moscou ou du village olympique de Sotchi, dont la production industrielle et la technologie ne sont en pointe dans aucun domaine - sauf peut-être les virus informatiques - et dont la seule richesse sont les ressources naturelles, ce qui quelque part, est un piège mortel, car une forme d'oreiller de paresse. 
L'Allemagne avait intérêt, dans le contexte de l'époque, à tenter de s'agrandir pour assurer ses approvisionnements. Même si c'était suicidaire à long terme militairement. La Russie n'a aucun intérêt à s'agrandir et à guerroyer, mais tout au contraire à poursuivre son développement intérieur grâce aux ressources que lui procurent gaz et pétrole. Sauf que militairement, elle possède un énorme atout, qui est l'arme nucléaire. Une illusion mortelle de puissance, un jouet dangereux entre les mains du nouveau Tsar...

01/04/2014

Jacques Le Goff est entré dans l'Histoire

Il y a 40 ans, j’étais entré dans son bureau de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, un peu intimidé. Il en avait 50, moins 20. Il devait décider, à l’issue de l’entretien, d’accepter ou non mon inscription. Mais le Président de l’EPHE VIème section, la Mecque des sciences humaines, m’intimidait moins que le pape de la Nouvelle Histoire, auteur d’ouvrages qui réhabilitaient le quotidien des peuples, que je dévorais avec passion. Si j’avais su alors, que nous partagions la même vénération enfantine pour Quentin Durward et Ivanohé, de Walter Scott, j’eusse sans doute été moins impressionné.

Il m’avait finalement accepté, sur dossier et sur entretien, au sortir du bac, alors que la plupart de mes futurs condisciples avaient déjà une licence. Jacques le Goff est décédé ce matin, à 90 ans et bien sûr, lui qui était féru de traditions populaires, il a choisi le 1er avril.

Trois ans plus tard, après avoir transformé la VIème section en Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, il avait jugé mon mémoire d’un grand intérêt littéraire, mais sommaire dans l’approche humaine du sujet.
La partie historique, sur la fin de l’esclavage en Martinique n’était pas en cause, c’est le volet contemporain qu’il trouvait iconoclaste. Selon moi, les trios de « prêtres » du Bon Dieu Coolie qui écumaient l’Ile étaient des arnaqueurs. Des truqueurs qui gagnaient gros dans les cérémonies religieuses des communautés tamoules, implantées dans les ìles au XIXème siècle.
J’étais très fier de mes conclusions, fruits d’un « terrain » de plusieurs semaines et d’un heureux concours de circonstances  qui m’avait amené à démasquer plusieurs de leurs supercheries. Car supercheries, il y avait. Ce que Le Goff affirmait c’est qu’il ne pouvait pas y avoir que cela et que certes, j’avais décroché un scoop, mais que j’étais passé à côté de tout l’aspect mystique, de l’importance que pouvait avoir la foi pour ces gens humbles, longtemps stigmatisés dans le contexte antillais, qui était parvenus à maintenir tant bien que mal des lambeaux de la culture vernaculaire de leurs aïeux.

Il avait raison bien sûr et cela manquait dans mon ouvrage, qui ainsi lesté, de simple maîtrise, pouvait devenir thèse de doctorat. Sur le moment je ne l’ai pas compris. Athée de naissance, je trouvais bien plus intéressant d’avoir pris des « prêtres » en flagrant délit de mensonge que d’analyser le ressenti mystique des coupeurs de canes ou des chauffeurs de taxi « coolies »…  

Mon âge et l’impétuosité qui m’a parfois joué des tours étaient en cause. Et puis sans doute le fait que je me voyais mal travailler des années durant sur le même sujet. Je refusais de reprendre mon mémoire, mais je saisis la perche qu’il me tendait. Elle me ramenait à mon autre passion de toujours, l’écriture, pour laquelle il me reconnaissait un talent certain. C'étaient ses mots, dans cet ordre et c'est lui qui m'a conseillé le journalisme, dans un premier temps. Probablement pour son côté un peu superficiel, en attendant que la maturité m’entraîne vers des travaux plus profonds… 

J’ai suivi la piste qu’il me traçait, je lui en sais gré. Même si ces derniers temps, j’aurais aimé avoir l’occasion de lui dire qu’il avait raison. J’ai appris récemment que nous avions la même passion pour l’histoire des interactions entre les peuples et les nations. Cela fait plus de vingt ans que je cherche en vain à financer une série télé européenne qui s’intéresserait aux histoires communes de nos différents pays : guerres, mariages, occupations, brouilles, alliances, migrations… Pascal Lamy me disait qu’il avait pu contribuer, lorsqu’il était commissaire européen, à la mise en œuvre d’un tel ouvrage, entre la France et l’Allemagne, qui sert aujourd’hui de référence scolaire dans les deux pays. Cela n’a l’air de rien, mais notre futur est fait de ces petits riens, qui modulent les êtres et les consciences. Aujourd’hui, je le sais. 

Après Germaine Tillion, Claude Lévi-Strauss, Pierre Bourdieu, Jean Baudrillard et Roland Barthes, c'est l'un des dernier des grands de l'EHESS qu'il a dirigée qui s'en va aujourd'hui. Restent encore Pierre Nora, aujourd'hui remarié à Anne Sinclair, le sociologue Alain Touraine et l'écrivain Simone Schwarz-Bart. Un rare concentré d'intelligences dont Jacques Le Goff fut le brillant chef d'orchestre.

Valls doit gagner, les nationalistes ont tort et Poutine ne peut que perdre

Pour la gauche de la gauche, le basculement de la France à droite découle d’un manque de gauche. Une logique tortueuse... Et parfaitement odieuse. Car elle part du principe que les gens seraient des crétins, incapables de comprendre le fonctionnement du monde. Comme s’il suffisait de leur promettre monts et merveilles, pouvoir d’achat et 35 heures, pour résoudre tous les problèmes… Pour distribuer de la richesse, il faut commencer par la créer, or la France est en crise, l’occident se meurt, le Japon déflate depuis un quart de siècle et le monde est en profonde mutation. Augmenter les impôts et la redistribution sociale, méthode de gauche pour y faire face, ça ne suffit pas. La preuve est faite, si elle restait à faire.

Favoriser l’entreprise et la création d’emplois par le libre marché, réduire le mille-feuilles administratif, méthodes de la droite libérale et républicaine, pourrait (devrait ?) marcher un peu mieux. Pourquoi ne pas l’essayer ?  Coup de bol pour Hollande, le PS a aussi ce qu’il faut en magasin,  avec Manuel Valls et quelques économistes de talent. Des gens qui regardent aussi du côté de la décentralisation confédérale et de la subsidiarité helvétique, d’ailleurs… Des gens qui s’ils parviennent à enrôler la gauche dans leur campagne pourraient réussir leur pari de réformer la France, qui en a le plus urgent besoin.

En face curieusement, les médias s’échinent à parler de victoire du Front National. Pourtant, en dépit de ses efforts, Marine reste en deça des résultats du parti de son père il y a 19 ans ! En plus, les rares mairies acquises au 2ème tour (13 sur 36 000…) l’ont été grâce à la bêtise des forces républicaines, comme à Villers Cotteret, où quatre listes divers droites s’affrontaient au second tour, quand ce n’était pas deux concurrentes socialistes qui restaient en lice…

Il n’y a donc pas eu de vague bleu marine, en dépit d’une UMP vue à l’agonie et d’un PS aux soins intensifs.  Le discours nationaliste est resté minoritaire et confiné. Tant mieux, parce qu’il sent mauvais. En plus de reposer sur une méthode, le repli sur la nation, plus fausse et dangereuse que tous les discours de droite et de gauche réunis.
 L’économie et l’Histoire le révèlent : qu'elles que soient les civilisations, les périodes d’ouverture sont prospères. Tandis que celles de fermeture sont calamiteuses. Il n’est pas toujours aisé de déceler ce qui est la cause ou la conséquence, mais la corrélation est quasi parfaite.

Ce qui est vrai depuis l’Antiquité l’est plus encore aujourd’hui. La plupart des objets de notre quotidien contiennent des composants provenant d’une dizaine de pays. Nous ne pourrions plus faire autrement, à moins de régresser technologiquement. C’est la base de notre confort quotidien. Pourtant cette interdépendance est mal vécue par beaucoup, qui ont le sentiment de perdre du pouvoir sur leur vie, au contact du grand monde.
La Russie et la Suisse sont les pays les plus interconnectés d’Europe,  et bien que l’une soit pauvre et l’autre riche, toutes deux en tirent l’essentiel de leur sève économique. La Russie vend son gaz et son pétrole, et importe ce qu’elle ne produit pas, soit presque tout. La Suisse vend du luxe et du savoir- faire, transformant intensivement ce qu’elle reçoit de partout pour le revendre nettement plus cher…  Mais dans les deux cas, le volume d’import-export slalome entre 2/3 et ¾ de la richesse nationale, très au-dessus de la moyenne européenne ou mondiale. Pourtant, ces deux pays tentent d’échapper à la mondialisation qui les fait vivre…

Ces tentatives sont vouées à l’échec. On a vu ce que la simple fermeture d’Erasmus aux quelques centaines d’étudiants suisses qui en profitaient a occasionné de traumatisme dans l’opinion publique. Avant même de subir la moindre restriction économique! Du coup, le Conseil Fédéral a logiquement reçu mission de tout faire pour préserver la bonne santé des échanges et l’interopérabilité.  Economique, institutionnelle et légale.
Avec la Russie, les choses ont été nettement plus loin, déplacements de troupes à la clef. Poutine a récupéré la Crimée, rendant du coup les Russophones clairement minoritaires dans le jeu démocratique ukrainien. Mais il a commencé à retirer ses troupes massées à la frontière et dans les faits, recule. Même si jamais il ne le reconnaîtra devant son opinion. Parce que la dépendance de son pays aux exportations de gaz autant qu’aux importations de toutes sortes est juste vitale. Avec la facture de Sotchi en prime, le Kremlin ne peut se permettre de se brouiller avec le monde.

Le constat de l’impossibilité de sortir du jeu de l’économie mondiale est implacable. A tel point que pour punir un pays ou un régime, on l’isole, le transformant en ermite coincé dans sa grotte. Nous n’avons plus vraiment le choix de l’autarcie. Pour autant, cela ne signifie pas que l’économie ait forcément le dernier mot. La politique peut encore être davantage qu’un paravent.

Il faut commencer par adapter les structures politiques mondiales à la donne économique. Celle-ci est mondiale, la couche supérieure des juridictions politiques doit donc l’être aussi. Puisque nous faisons partie du même monde d’échanges, nous devons tous faire partie de la même entité politique au sein de laquelle la possibilité d’envoyer des bombes atomiques sur son voisin doit être éradiquée. Pour autant, l’autonomie locale doit être préservée et encouragée, pour la plus grande part des décisions concernant le quotidien des gens.

 En clair, la Suisse et la Russie doivent intégrer cette structure évolutive, qui serait un mixte d’OTAN et d’UE, étendu aux dimensions de l’ONU. Ce qui signifie que la Chine, l’Inde et le reste du monde devront être de la partie, sur un terrain où les groupes qui s’affrontent sont franco-russo-japonais, franco-chinois, sino-américains, indo-britanniques… Par contre les particularismes doivent être encouragés et soutenus. A l’échelle des gens, qui est locale ou régionale. Y compris les particularismes russophones de l’Est ukrainien, qui ont le droit le plus absolu d’exister, dans un cadre global et pacifié.