02/05/2014

Le Grand Bond en Arrière de Moscou. Direction le XIXè. Sans passer par le XXème ?

Avec Putin, la Russie a entrepris son Grand Bond en Arrière. Vers le passé glorieux… et arriéré des Tsars. Que peut faire l’UE ?

La Russie ne va pas envahir l’Ukraine militairement. Ce n’est pas le plan qui consiste simplement à refaire le coup de la Crimée, amplement rôdé depuis la chute du mur, en Géorgie, en Transnitrie et ailleurs : un soulèvement populaire de citoyens pro-russes qui réclament l’annexion ou la protection de la Grande Russie, suivi d’un référendum truqué, sans aucun contrôle local ou international impartial et le tour est joué.
Dans ce contexte, « l’invitation » à résidence forcée des observateurs de l’OSCE (présidée par Didier Burkhalter) prend tout son sens : en tant qu’observateurs, neutres ou pas, ils sont avant tout des empêcheurs de voter en rond. Tant pour le processus de votation lui-même que pour ses préparatifs armés, mêlant quelques bonnes âmes venues d’ailleurs aux activistes locaux. En Crimée, les Observateurs avaient été empêchés de pénétrer sur le territoire, mais dans le Donbass, ils y étaient déjà. Donc on les empêche de circuler. En tabassant copieusement au passage les officiers ukrainiens qui les accompagnaient.
Le Donbass tombé dans l’escarcelle, c’est la puissance industrielle ukrainienne qui change de camp (à commencer par les avions Antonov) et les communications avec la Crimée qui peuvent se passer de la coûteuse construction d’un pont. Je serai un ukrainien pro-européen ou proMaïdan, dans l’Est de l’Ukraine aujourd’hui, je songerai sérieusement à déménager vers l’Ouest, car Putin ne lâchera pas sa proie.
Son âme damnée, son éminence grise, père spirituel de CCCP 2.0 (le mouvement ultra-nationaliste qui veut reconstruire une URSS puissante et dominatrice, mais en remplaçant le parti communiste par l’église orthodoxe) a écrit et répété à plusieurs reprises que « partout où il y a des Russes, il y a la Russie ». Ce qui fait un paquet d’endroits dans le monde, des pays baltes aux îles Sakhaline.
Putin a commencé à mettre le slogan à exécution. Cela fait des années qu'il s'y prépare, au point de considérer cette tâche comme plus importante et prioritaire que la diversification de son économie, gravement toxicodépendante aux exportations de gaz. C'est une trahison en bonne et due forme des intérêts fondamentaux du peuple russe, représentative d’un populisme primaire, mais cela lui assure à court terme une popularité inégalée.
Non seulement il est devenu le Petit Père des Peuples russes, mais aussi l’idole de toute l’extrême-droite européenne, enthousiaste à l’idée de voir son ultra-nationalisme religieux et archi-conservateur damer le pion au cosmopolitisme  euro-atlantiste.
La question est de savoir où il s’arrêtera. Comme l’Allemagne du IIIème Reich, la Russie de Putin relève d’une humiliante décomposition, au sortir d’une guerre (froide ou de tranchées, ce n’est pas la question) perdue davantage par délabrement intérieur que par une défaite militaire.

L’UE et les Etats-Unis ne semblent pas prêts à interrompre le rêve de puissance du Kremlin par la voie des armes. La voie des sanctions et d’un isolement économique a montré son efficacité aux temps de la guerre froide, mais cela implique de trouver rapidement une alternative au gaz russe et cela peut prendre des années, voire des dizaines d’années avant que les Russes ne comprennent qu’ils vivraient mieux sans Putin qu’avec. D’ici là, il peut encore faire des dégâts et se renforce du sang et des âmes de chacun des territoires qu’il conquiert par la voie des urnes pleines…

Les Ukrainiens ont compris le danger et se risquent à passer à l’étape « action militaire » pour tenter d’enrayer un processus qui les prive d’une partie essentielle de leur territoire. En espérant que l’armée russe n’intervienne pas autrement qu’au travers des irréguliers déjà présents.

 

Que faire ? Trois options s’offrent à l’UE :

-          A)           Rien. En espérant que Putin se calme et que la marche des affaires reprenne comme avant. Pour que l’on puisse continuer à acheter du gaz russe, à vendre des voitures à Moscou et des villas à Cologny.  Problème, c’est renforcer Putin et les siens dans leur vision d’une Europe prête à s’offrir au plus macho, au moins jusqu’à Munich… Polonais, Baltes, Tchèques, Bulgares et autres ne sont pas du tout d’accord et ils ont d’excellentes raisons pour cela.

 

 

-          B)           Durcir les sanctions économiques, ce qui implique des sacrifices financiers pour nos économies, l’emploi et aussi à terme se passer du gaz russe ce qui forcément entraînera un renchérissement du prix de l’énergie. Mais c’est la solution la moins coûteuse en vies humaines et la plus respectueuse des intentions de chacun. Le message à Putin étant : « OK, vous ne voulez pas jouer le jeu de l’intégration et persistez à vous concevoir comme un élément étranger aux imbrications de l’économie mondialisée, c’est votre droit. Mais cela comporte des conséquences ! »

 

 

-          C)           Participer à l’escalade militaire, par ukrainiens de l’est et de l’ouest interposés, les pro-russes paraissant cependant mieux préparés. Une intervention directe de l’OTAN ou des Russes demeure improbable. Elle présenterait l’énorme risque d’une victoire militaire rapide des forces de l’OTAN, nécessairement fort coûteuse en vies humaines, qui risquerait d’inciter un Putin aux abois à réagir par tous les moyens. Y compris atomiques.

Perso, pour une fois, c’est le plan B, qui me parait le plus judicieux, mais très probablement, il offre le Donbass et ses populations à Putin, après lui avoir offert la Crimée. D’où la nécessité de mesures de rétorsion qui lui fasse sentir douloureusement le prix à payer, quoique cela puisse nous coûter. C'est cela où lui ouvrir la route de Munich.

Commentaires

Vous semblez oublier que Putin a très mal vu l'installation de l'OTAN en Pologne et dans les pays Baltes alors qu'on lui avait juré le contraire. En annexant la Crimée, il a simplement répondu du berger à la bergère en préservant ses bases et en empêchant que cela se répète en Ukraine.
Et quelles que soient ses intentions, celles des USA et de leur valet (l'UE) sont tout aussi condamnables et incriminer Putin sans tenir compte de l'OTAN c'est être complètement aveugle et ne pas voir l'arbre qui cache la forêt.

Écrit par : Lambert | 02/05/2014

C'est Putin qui a choisi de s'opposer à l'OTAN.
Rien n'empêchait la Russie de s'en rapprocher, d'ailleurs elle l'a fait et y possède un strapontin d'observateur.
Pour intégrer pleinement le système, il eut fallu que le Kremlin accepte d'être ce qu'il est: une puissance importante parmi d'autres. Soit la population du Japon (ou de la France et de l'Allemagne ensemble), en bien moins puissant économiquement. Or Putin rêve de redevenir ce que fut l'URSS: l'un des pôles d'un monde bipolaire ou éventuellement tripolaire.
On n'en est plus là. Le monde a besoin de gouvernance commune et collégiale et l'ONU n'y suffit pas. Putin est en train d'en faire la démonstration éclatante.
Si tout le monde participe, dans un monde multipolaire, mais uni sur un minimum de concepts (plus de guerre, priorité aux échanges commerciaux, prise en compte collective des problèmes mondiaux en termes d'environnement et de développement), le rôle prééminent de Washington s'efface pour n'être plus qu'un pôle parmi d'autres.
Ce que fait Putin, c'est juste l'inverse: non seulement il plombe l'économie de son pays en se reposant sur la rente gazière, mais il renforce la prééminence de Washington, qui n'est vraiment forte et essentielle que sur le plan militaire.
Par ailleurs, il repousse aux calendes grecques les efforts de coordination mondiale en matière de lutte contre le blanchiment et la dérive des paradis fiscaux, ce qui doit bien arranger ses potes milliardaires oligarques...

Écrit par : Philippe Souaille | 02/05/2014

Bon, très honnêtement, le sujet me dépasse.
Et je te suis très reconnaissant de nous livrer ta prose. Ton expertise respectable permet aux incultes de mon genre de grappiller quelques infos.
Pourtant, j'adorerais que tu prennes un peu de hauteur.
Il m'est parfaitement inconcevable d'imaginer qu'un dirigeant du plus grand pays de ce monde soit pareillement autiste. Ses buts sont forcément plus subtils.
Allez Philippe, fais un effort, et au pire tente de jouer à l'avocat du diable !

Écrit par : Pierre Jenni | 03/05/2014

Pierre, ta naïveté t'honore, mais si quelques uns des plus grands dirigeants des plus grands pays du monde n'avaient pas été un peu aveuglés par leur propre gloire ou entraînés dans une impitoyable fuite en avant, le monde aurait évité un paquet de millions de morts. Le pire étant que bien souvent les millions de morts y sont allés avec un certain enthousiasme, dopés qu'ils étaient par l'adoration de leur leader bien-aimé.
Je suis particulièrement effaré par l'argument qui revient comme un leitmotiv depuis quelques temps dans les nombreux blogs et commentaires pro-putin, notamment sous la plume de ceux qui se piquent de bien connaître la Russie: "Ce grand pays a besoin d'être tenu de main de maître par un pouvoir autoritaire, sous peine d'éclatement..."
Perso je me refuse à penser ainsi. Aucun pays n'est condamné à la dictature par sa taille, le comportement de ses peuples ou je ne sais quel droit divin. Et si la Russie doit se diviser davantage pour devenir démocrate, qu'elle se divise. Sa taille fait qu'elle ne peut être que fédérative. Mais rien n'empêche la démocratie de s'installer, si ce n'est les intérêts contraires de la clique qui exploite le gaz (et le peuple russe) en négligeant le reste. Clique dont le chef est Putin.
Et le chef du plus grand pays du monde a aussi des intérêts de milliardaire àà défendre.

Écrit par : Philippe Souaille | 04/05/2014

Cela étant, Je t'accorde un point, Putin est loin, très loin d'être un crétin. Mais d'une part la roulette russe, comme son nom l'indique, n'est pas une invention occidentale et d'autre part Putin a des oeillères, indissociables de sa forme de pensée quand même sérieusement machiste: pour lui, l'occident est décadent et l'Union européenne manque d'un chef charismatique.
L'addition du tout fait qu'il est probablement prêt à prendre le risque (qu'il considère infime), d'une vraie confrontation. Toute sa stratégie de communication à destination de l'Europe est d'ailleurs basée là-dessus: diviser pour mieux régner, faire croire aux uns et aux autres que leur intérêt n'est pas dans une confrontation, mais plutôt dans la neutralité, voire dans une alliance au moins commerciale avec la Grande Russie et ses oligarques. D'autant que personne, évidemment, n'a vraiment envie d'une confrontation, ni militaire, ni économique.
Mais autant la Russie est la bienvenue et a toute sa place dans le club très ouvert de l'économie mondiale, autant cela ne peut pas être sur des bases d'expansionnisme territorial et de revanche au détriment de ses voisins, qui doivent rester libres de leur destin. Or c'est bien de cela qu'il s'agit. Les pro-putin nous font tout un pataquès sur le rapprochement des missiles de l'OTAN de ses frontières, comme si le monde n'avait pas changé depuis Cuba en 1962, mais concrètement, c'est quand même la Crimée qui vient d'être annexée et l'est industriel de l'Ukraine qui menace de l'être...
Très très loin des volutes enflammées de la propagande d'un côté ou de l'autre, la réalité est là. La révolution de Maïdan, c'était un retournement d'alliance, mais par définition, les alliances sont fluctuantes et dépendent des rapports de force politique à l'intérieur du pays. Il n'en va pas de même lorsqu'on change de drapeau, d'institutions et de pays.
Pour prendre un exemple proche, Genève et la France Voisine, tant qu'on reste dans le discours politique, les rapports entre la ville-centre et son arrière pays étranger resteront fluctuants et incertains. Mais si la Suisse se mettait en tête d'annexer la Haute-Savoie ou la France d'annexer Genève, cela serait bien différent. Et c'est très exactement ce qui s'est passé en Crimée.

Écrit par : Philippe Souaille | 04/05/2014

Tiens, un blog où le rouleau compresseur de la propagande pro-russe n'est pas à l'oeuvre ! Cela devient rare dans le coin ! Comme cette lettre au Président de la Confédération qui confond neutralité et parti pris.
Personne ne sait aujourd'hui qui a mis le feu à la maison des syndicats d'Odessa. Des fascistes, peut-être, ou même des provocateurs à la solde de Poutine, voire les gens qui y étaient enfermés eux-mêmes, puisque les images prouvent qu'il y avait autant de cocktails molotov qui partaient des assaillants pro-ukrainiens, lancés vers les pro-russes enfermés dans la maison, que de cocktails molotov qui partaient de la maison. lancés par les pro-russes en direction des assaillants pro-ukrainiens...
Or qui dit cocktails molotov qui partent dit à priori essence pour les remplir, plus chiffons imbibés et allumettes pour les enflammer. A l'intérieur d'un bâtiment, c'est hyper dangereux, voire suicidaire quand on vous en envoie dessus des déjà enflammés, prêts à exploser.
Cela pourrait donc bien être la faute à pas de chance, ou même tout simplement l'acte imbécile de simple citoyens très énervés après que cinq des leurs aient été tués par des pro-russes armés, alors qu'ils manifestaient pacifiquement.
Parce que c'est ainsi que tout a commencé: une manif pacifique pro-ukrainienne, dont le service d'ordre était assuré par des gros bras de clubs de foots (en clair des hooligans), chargée par une horde de nervis pro-russes armés de battes, de couteaux et d'armes à feu.
Les pro-ukrainiens, plus nombreux n'ont fait que se défendre et ce sont finalement les assaillants pro-russes qui se sont réfugiés dans la maison des syndicats.
La manière dont cela s'est terminé est également étonnante, puisque les manifestants pro-russes qui avaient été arrêtés pour les besoins de l'enquête ont été libérés par un coup de main sur la prison. Exit les preuves et les premiers agresseurs, dont plusieurs n'étaient manifestement pas d'Odessa...
Mais après ça, incriminer unilatéralement un clan en le traitant de nazi me parait extrêmement hasardeux.

Écrit par : Lev Davidovich | 06/05/2014

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