09/05/2014

OK, dédiabolisons Putin...

Deux fois déjà, Putin a accepté des propositions de désescalade aussitôt rejetées par les sécessionnistes de Donetsk. Ce qui laisse deux possibilités :

 

Putin raconte des craques. Il continue de pousser ses pions et cherche surtout à gagner du temps et à éviter les sanctions, notamment les menaces de sanctions économiques  de 3ème niveau brandies par l’UE et l’Allemagne, qui pourraient faire très mal à une économie russe déjà exsangue. En jouant officiellement les pacificateurs, tout en continuant de soutenir en sous-main les sécessionnistes, il joue sur les deux tableaux. Et permet peut-être aux Européens d'arriver à une solution permettant à chacun de sauver la face...

Putin dit la vérité et il a perdu le contrôle sur des sécessionnistes dont le profil est celui d’aventuriers et même d’escrocs, Ponzi-Madoff aux petits pieds dans le cas du maire auto-proclamé de Donetsk. Des types dont l’accession au pouvoir régional n’aurait d’autre conséquence que de perpétuer l’enrichissement personnel et la corruption qui empoisonnent la vie politique ukrainienne, cible essentielle des révolutionnaires de Maïdan.

S’il dit la vérité, Putin doit donc cesser tout soutien à des sécessionnistes qui prétendent déclarer l’indépendance de leur ville ou de leur quartier par un coup de force, l’organisation d’un référendum équitable d'ici dimanche paraissant totalement impossible. Il doit leur faire comprendre qu’il n’y aura pas de salut venant de Russie…

Comme le faisait remarquer l’écrivain Vladimir Fedorovski, la Russie continuera d’exister après Putin et personne n’a intérêt à ostraciser ce grand pays, en dehors des risques de guerre que cela fait courir à la planète et à l’Europe en particulier. Personne ne l’ostracise d’ailleurs et si Washington a sans doute fait moins qu’il aurait fallu pour son intégration, c’est tout de même clairement Moscou qui freine des quatre fers depuis quelques années, en mettant beaucoup de mauvaise volonté à adapter son arsenal juridique aux normes occidentales. Ce qui a bien failli lui coûter son accession à l’OMC, sur la question des droits d’auteurs par exemple, mais aussi sur les critères de transparence en matière bancaire et de droits des sociétés, ou encore la liberté d’expression.

Même le soi-disant encerclement par l'OTAN n'en est un que si l'on considère l'OTAN comme un ennemi, alors qu'on y dispose d'un strapontin et de représentants et que l'adhésion au Traité de l'Atlantique Nord était dans les tuyaux. D'autant qu'elle semble inéluctable à moyen terme si l'on veut régler pacifiquement les questions d'exploitation des eaux et des sous-sols polaires.

Lea nationalistes répondront que c'est le droit d'un Etat de refuser de se plier aux règles de ses voisins. Sans doute, mais il s'agit de règles du jeu communes, conçues pour permettre un jeu équitable et pacifique. Si on les refuse, on refuse du même coup de prendre sa place à table pour jouer. C'est exactement la même situation que pour la Suisse en Europe, à cette différence que le pouvoir du Kremlin reste un pouvoir d’autocrate hypercentralisé, sans véritable opposition et sans réel bipartisme.
C’est vrai politiquement et économiquement. Comme en Chine ou au Vietnam, le succès économique et même la simple possibilité de faire de bonnes affaires repose essentiellement sur l’appartenance au bon parti, sans réelle alternative possible. Toute contestation se payant au prix fort. 

Dans ces conditions, prétendre ne pas avoir la main sur des sécessionnistes disposant d’armements russes dernier cri (et dont une bonne partie des troupes viennent de Russie), c’est soit mentir, soit courir le risque de laisser s’installer l’instabilité par un doute sérieux sur l’autorité réelle du chef suprême. Putin n'y a pas intérêt, pas plus qu'il n'a intérêt à se lancer dans une vraie guerre. Après avoir fait admirer sa musculature au monde entier, peut-être serait-il temps d'enfiler le costume de négociateur ? Pour de vrai cette fois. Pour le bien de la Russie, de l'Europe et du monde.

Commentaires

Bonjour Philippe,

On attend la réponse occidentale au discours poutinien d'après l'entrevue avec Didier Burkhalter. Pour le moment, l'Occident botte en touche et ne développe pas son jeu vers une autre direction que la direction initiale disant que le gouvernement provisoire de Kiev a raison pour toute l'Ukraine. Je ne sais pas, mais moi si une grande puissance me disait que des putschistes zürichois du Black Block avait pris le pouvoir à Berne et que la Suisse romande devait obéir à leurs ordres tout en étant menacée par des groupuscules d'extrémistes ayant pillé et envahi les mairies de Lausanne ou de Genève, j'aurais aussi peur des conséquences futures pour mon pays. Bon, je pousse un peu loin le bouchon mais c'est pour faire comprendre à l'Occident qu'il accorde étrangement trop de confiance au pouvoir "légitime" de Kiev qui n'en est en fait pas tout-à-fait un à l'heure actuelle.

Écrit par : pachakmac | 09/05/2014

Effectivement, Pachakamac, vous poussez le bouchon un peu loin et même beaucoup trop loin. Vous êtes excusable, parce qu'effectivement la propagande pro-putin est omniprésente dans ces blogs. Ce qui a vous pour conséquence de vous faire écrire des énormités genre "putschiste du black block prennent le pouvoir"...
Les manifestations qui ont amené à la fuit de Ianoukovich ont rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes dans le froid glacial de l'hiver ukrainien. Elles furent pacifiques durant plusieurs semaines, avec des jeunes femmes qui donnaient des concerts de pianos sur la place et des happenings fleuris devant les flics des "berkut"...
Finalement, face à la violence de la répression policière (plusieurs leaders enlevés et laissés pour morts en forêt, d'autres emprisonnées, plus les charges et les premiers tirs), les manifestants ont commencé à s'organiser et à répondre à la violence. Mais même alors, les fachos sont restés largement minoritaires.
Finalement après la fuite du président, l'Assemblée entière, comme c'est son rôle, a nommé un gouvernement provisoire et fixé des élections à une date raisonnable pour permettre à chacun de mener une campagne électorale normale.

Sauf que:
a - personne ne s'explique le départ de Ianoukovich, au soir d'un compromis signé sous la houlette de trois ministres qui établissait une feuille de route raisonnable. Sauf s'il a été rappelé pour consultation au Kremlin, avec l'idée de le faire revenir en force. Possibilité annihilée par la découverte de ses palais et de l'ampleur des détournements massifs effectués en 4 années de pouvoir, avec la complicité active de Moscou.
b - Putin ne veut pas d'une élection démocratique sur toute l'Ukraine, car il connait les sondages réalisés à plusieurs reprises, depuis novembre 2013 et la dernière fois début avril, qui tous disent que la majorité ne veut pas d'un rattachement à la Russie. Une très très large majorité la refuse à l'ouest, nettemet plus étroite, mais majorité quand même à l'Est contre le rattachement. Même en Crimée, les sondages effectués en 2013 donnaient une majorité contre le rattachement à Moscou. A noter que l'Observatoire russe des droits de l'homme a publié récemment sur internet une étude - réalisée par sondages individuels - estimant qu'à peine un tiers des Criméens avait voté lors du référendum, et qu'une moitié seulement avait approuvé le rattachement. Soit en tout dans les 15% de la population derrière Putin. Même si ces chiffres ne sont qu'une estimation et peuvent être exagérés, ils ne le sont certainement pas davantage que l'exagération inverse, assénée par tous les médias officiels russes.

Écrit par : Philippe Souaille | 09/05/2014

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