20/05/2014

L’avenir radieux du Grand Genève

Qu’on l’appelle Grand Genève, Région franco-valdo-genevoise ou Village de pêcheurs, l’agglomération genevoise pèse 900 000 habitants. Près de la moitié résident sur France et 500 000 fois par jour, on y passe la douane pour travailler, faire ses courses, étudier, s’amuser, faire du sport, se cultiver ou arroser ses champs... 

La logique veut qu’on coordonne ces échanges ensemble, plutôt que chacun pour soi. C’est le vœu de la Confédération et c’est sous son impulsion, pour répondre à son programme de projets d’agglomération – ainsi qu'à son homologue français - que les anciennes structures transfrontalières des années septante sont devenues « le Grand-Genève ». Qui rassemble élus Savoyards, Gessiens, Vaudois et Genevois.
A la clé, des milliards de subventions sur 20 ans, payés par Paris, Berne et Lyon pour le développement coordonné de l’agglomération, notamment en matière de transports.

Las, dimanche, le vote des citoyens genevois a jeté un gros pavé dans la mare lémanique. Une courte victoire populiste qui a plusieurs causes et d’abord son caractère inattendu:

a - Les partis de gouvernement ont cru la votation gagnée avant l’heure, vu leur unanimité. Du coup, ils n’ont pas fait campagne, au contraire du MCG, dont c’était la mère de toutes les batailles. Ces derniers ont pu répandre impunément les pires mensonges jusque dans les boîtes aux lettres et sur les marchés, au moyen d’un tous-ménages ordurier, mais efficace. Sans réponse des partis sérieux.

b - Dix années de « french-bashing » ininterrompu d’une partie des forces politiques genevoises, ont creusé la haine anti-frontaliers, accusés de tous les maux.

c - de manière plus anecdotique, des générations de « savoyards gare gare », repris avec conviction par les secundos catholiques italo-ibériques formant les gros bataillons du MCG. Tant pis si en 1602, les réfugiés français protestants, protégés par la France d’Henri IV étaient les vainqueurs, contre les assaillants catholiques hispano-sardes - et les anciens genevois catholiques chassés de Genève - du Duc… Il est vrai qu’un Lusitanien qui reproche sans rire à un Toulousain de venir de trop loin n’est plus à un détail près.

Je porte ma part de responsabilité. Je fais partie de ceux qui n'imaginaient pas la victoire du MCG, sous-estimant leur capacité à convaincre par le mensonge en dehors de leur camp, si aucune vérité n’est mise en avant pour les contrer. Je me suis contenté de quelques blogs repris sur Facebook, ne touchant ainsi que les convaincus, de part et d'autre.

Il est plus que temps que les frontaliers s’organisent et montent en puissance au niveau politique et se fassent entendre des partis traditionnels. Ils sont une part importante de la richesse de ce canton, par leur travail et par le faible impact qu’ils ont sur les finances cantonales en regard de la quantité d’impôts qu’ils y laissent. Si les partis traditionnels ne les prennent pas davantage en compte et laissent le MCG les insulter sans réagir, ils devront s’organiser par eux-mêmes.
Plus de 30 000 d’entre eux sont Suisses et plus de 20 000 Suisses de France votent régulièrement à Genève. C’est peu, car en plus des frontaliers, des dizaines de milliers de Suisse résident en France voisine sans travailler à Genève. Des retraités, le plus grand nombre, mais aussi des Suisses établis en France depuis plusieurs générations et d’autres qui y mènent leur carrière, comme le nouveau bâtonnier du barreau de Thonon, Jean-Luc Favre ou des ouvriers agricoles, des commerçants, des chefs d’entreprise…

20 000 inscrits, c’est peu, mais c’est beaucoup. C’est largement la deuxième commune du canton en nombre de votants, nettement plus que Vernier et autant que Carouge et Meyrin réunies…  Mais ce n’est pas encore assez. Les Suisses de France doivent se mobiliser davantage sur le plan politique, puisque dans la démocratie que nous connaissons actuellement, c’est la nationalité qui prime, sur le lieu de résidence ou de travail et que leurs droits légitimes sont traités par le mépris.

On peut rappeler que des questions aussi fondamentales que l’adhésion à la Suisse ou l’absorption brutale des ¾ des communes du Canton, il y a deux siècles, n’ont jamais fait l’objet d’un vote populaire, dont l’issue eut été incertaine. On n’a d’ailleurs pas davantage demandé l’avis des communiers concernés, qui globalement étaient contre. Tandis que Chablais et Faucigny auraient bien aimé pouvoir demander l’adhésion à la Suisse, en 1860, sans qu’on leur en laisse le droit.  Mais si la question du Grand Genève se pose depuis plusieurs siècles, elle appelle aujourd’hui une réponse démocratique.

Aucune des grandes décisions de société prises depuis un siècle et demi que le suffrage universel existe à Genève ne s’est imposée du premier coup. Pour toutes, il a fallu plusieurs votes, avec des majorités qui peu à peu se sont inversées. L’idée de gérer notre agglomération ensemble, y compris sur le plan financier, malgré la frontière, est une grande idée. Surtout à l’époque où partout dans le monde, c’est plutôt le repli sur son pré-carré qui gagne du terrain. Mais à 48,5% de votes favorables au premier essai, sans avoir fait campagne, c'est en fait très prometteur.

 

La prospérité genevoise est intimement liée au fait frontalier et si l’on y met le temps, l’énergie et les moyens, je peine à croire que les Genevois ne le comprennent pas. Les chiffres sont clairs. La participation des autorités françaises sur ces différents projets se montent en centaines de millions : 700 mis en échange des 300 millions genevois promis sur ce seul volet, mais il y en a d'autres avec Berne et Paris. Les P+R, lorsqu’ils sont bien situés, sont pleins. Seulement lorsque le MCG montre une photo de P+R vide prise aux petites heures du matin, il ne faut pas se contenter d’affirmer que c’est faux. Il faut montrer des photos de P+R pleins et même saturés.

Faire voter le peuple en toute connaissance de cause, sur le principe de la gestion commune de notre agglomération, pour le bien de tous et l’avenir de nos enfants, c'est à mon avis un objectif à mettre en place pour l'an prochain.

Commentaires

Bien vu, M. Souaille. La gifle sera assurément salutaire.

Écrit par : J.-C. Heritier | 20/05/2014

Je fais aussi partie de ceux qui n'ont pas vu venir la sanction. Mais je ne suis pas certain que ce fut un vote de repli.
Tout dispositif imposé d'en haut par quelques visionnaires provoque de la méfiance. Alors oui, un vote populaire serait souhaitable.

Mais avant ça, il s'agit de montrer et démontrer les mécanismes à l'oeuvre de part et d'autre de la frontière, les synergies et les bonnes volontés qui y travaillent.

Dans mon domaine, c'est le néant. Comment peut-on justifier l'obligation faite aux taxis suisses de ne passer que par la douane de Bardonnex pour s'acquitter de la TVA alors que les taxis français en sont exemptés.
Ce n'est qu'un exemple, mais je suis persuadé qu'il sont pléthore et personne ne s'active sur ces dossiers qui seraient autant de témoignages concrets d'une belle idée en marche.

Je dénonce cette aberration depuis près de 10 ans auprès de l'ex DARES de M. Unger. J'ai fini par contacter M. Vieillard qui s'est contenté d'en toucher un mot par-ci, par-là. Les décisions se prennent à Paris.

Mais je pense aussi que les Genevois n'ont pas trop envie d'un grand développement de l'agglomération. Small is beautiful. Mais pas seulement. C'est aussi une qualité de vie qui fout le camps.
Car pour assurer le bien être d'une communauté de plus d'un million d'habitants, ils faut développer les infrastructures, la voirie, la police, les crèches, les prisons, les parkings, les écoles etc.

Cette fuite en avant vers une croissance non maitrisée commence à donner des signes de faiblesse et certains regardent avec inquiétude ce développement. Ils se rappellent la qualité de vie qu'ils avaient il y a 30 ou 40 ans et ils disent stop.

Écrit par : Pierre Jenni | 21/05/2014

Certes Pierre, mais nous connaissons tous la rigueur et les complications bien inutiles de l'administration française, la suisse étant en général (il y a des contre-exemples) bien plus souple et légère.
C'est un des écueils du Grand-Genève et il nous faut faire avec. Concrètement, si la course est au départ de Suisse, Paris devrait pouvoir admettre soit de ne pas charger la tva, soit de mettre en place une déclaration à bien plaire, par exemple des feuilles à remettre dans des casiers à la douane avec contrôle possible par la volante ou autre. Il doit pouvoir exister un moyen pratique, d'autant que les sommes ne sont quand même pas énormes.
Pour parvenir à les convaincre, je te suggère deux pistes: obtenir le soutien des associations de taxis françaises qui eux sont soumis à la tva française même sur leurs courses en Suisse ( :-) ) et solliciter l'intervention du comité consultatif du Léman, qui comme tu le sais sans doute, regroupe des représentants de la société civile et des organismes professionnels de part et d'autres de la frontière.
Embryon de parlement transfrontalier, il n'a aucun pouvoir officiel, mais une résolution de cet organisme, mis en place par les élus français et suisses, devrait avoir un certain poids politique à Paris, s'il est relayé par les bonnes personnes.
La FER est membre de ce comité et j'imagine que vous en êtes membre, non ? Sinon, tu peux contacter Denis Bucher, vert suisse de Ferney-Voltaire, qui en est membre également. Il est très sensible aux questions de transport et à la nécessité d'arranger les bdons, de part et d'autre de la frontière. Sinon, ils sont 80, tu devrais en trouver que ton problème interpelle...

Écrit par : Philippe Souaille | 21/05/2014

Pour ce qui est du small is beautiful, je peux le comprendre, mais d'une part, l'alternative, c'est un peu Saignelégier ou Palézieux... Notre prospérité est indissolublement liée à nos divers rôles économiques et politiques, qui dans le monde d'aujourd'hui, impliquent une taille critique.
Par ailleurs, les 900 000 habitants sont là. On peut décider qu'on arrête là, mais par contre, les faire partir serait complexe. Et pour ces 900 000 déjà, il faut des infrastructures et une gestion commune.

Écrit par : Philippe Souaille | 21/05/2014

Comme quoi, "le pire n'est jamais certain" (proverbe écossais).

Le pire est qu'aujourd'hui, les propagandistes hurlent au besoin d'une sanction démocratique pour le "Grand Genève", suivez mon regard du côté de l'intégriste journalistique suffisant.

Tout cela est très, très petit.

Écrit par : Déblogueur | 21/05/2014

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