15/06/2014

Pour consolider son pouvoir, Poutine prépare l'isolement de la Russie

Poutine est en train de mettre la Russie en ordre de marche. Pour une guerre, chaude ou froide, qui va faire de gros dégâts, en Russie comme en Occident. Il le sait, mais c’est le seul moyen pour lui de conserver le pouvoir et mener à bien son projet politique, celui qui lui promet d’être réélu et d’ancrer sa place dans l’Histoire : assurer le retour de Moscou au rang de grande puissance.

Si l’on continuait de jouer selon les règles du jeu économique et diplomatique imposées par l’occident, la Russie serait condamnée à l’échec. Les capitaux fuient le pays et les élites aussi : on émigre bien davantage de Russie que l’on cherche à s’y établir. Or l’immigration est la marque de toutes les civilisations gagnantes. Et la Russie reste une catastrophe économique, heureusement ou malheureusement assise sur un oreiller de paresse gonflé de gaz et de pétrole. Comme le Venezuela de Chavez ou l’Espagne de Philippe II, Moscou doit tout importer. Non seulement ses rames de trains de banlieue (suisses), mais aussi sa nourriture, alors que s’il y a bien quelque chose qui abonde en Russie, c’est l’espace vital et les terres agricoles…

On ne construit pas l’économie d’un pays en en laissant les clés à une poignée d’oligarques à la seule condition qu’ils vous jurent obéissance.  Poutine l’a compris. Comme il ne peut pas se permettre de perdre, sa seule chance est sur le terrain militaire. Sur le papier, ses forces sont là aussi inférieures, mais il est persuadé d’avoir la supériorité psychologique sur les Européens pacifistes, qui n’ont nulle envie de mourir pour Donietsk. Quant aux Etats-Unis, ils sont surrocupés et les services de Moscou veillent discrètement à ce qu’ils le restent,  en Irak notamment. Les Russes au contraire sont galvanisés chauds bouillants à l’idée de prendre leur revanche sur l’ouest…

Poutine multiplie les mesures visant à isoler son pays, à la manière de la guerre froide, pour le rendre moins dépendant de ses échanges avec l’occident, afin de réduire l’impact des mesures de rétorsions occidentales, présentes ou à venir. Car Poutine n’a nulle intention de laisser l’Ukraine en paix, tant qu’elle n’aura pas clairement rejoint le camp russe. C’est ce qu’il a promis, il ne peut pas se permettre de renoncer. En plus militairement, il gagne ainsi du temps, pour libérer comme promis le contingent qui termine cet été (qui feront d’excellents réservistes en cas de besoin) tout en formant le nouveau qui arrive dans les casernes.

Parmi les mesures déposées en rafale à la douma, on relève l’obligation de déclarer son 2ème passeport et la peine de prison prévue en cas d’oubli. Ceci concerne évidemment les Criméens qui sont ainsi clairement invités à abandonner leur passeport ukrainien mais aussi les millions d’expatriés russes (5000 rien qu’à Genève) qui bien souvent ont acquis une nouvelle nationalité à l’étranger et sont perçus par Moscou comme une 5ème colonne potentielle. Aussi bien pour transmettre des informations sur la Russie à l’extérieur que pour transmettre en Russie des informations venues d’ailleurs, qui taclent la propagande du Kremlin.

Dans la même veine, les fonctionnaires de la police et de l’armée se voient retirer leurs passeports et privés du droit de voyager à l’étranger. Le GRU et le FSB reprennent la main sur la population russe, comme au bon vieux temps. Ce qui suscite évidemment une certaine grogne, mais avec 80% d’opinion favorable au patriotisme grand russe, Poutine pense sans doute qu’il a de la marge…

Pour mettre au pas l’économie, Poutine prépare l'interdiction de toute forme de possession de comptes ou de placements à l’étranger pour les résidents russes. Cette mesure des plus radicales contre l’évasion fiscale s'appliquera-t-elle aux riches étrangers résidents en Russie ? Voire Depardieu tomber de Charybde en Scylla serait assez piquant… Le projet de loi russe va très loin et créée pour la première fois, sur le modèle suisse, la notion de bénéficiaire économique final, pour identifier les ayants-droits même au-travers de structures juridiques opaques. Sous peine de prison.

A noter qu’il y a 8 à 9 fois plus de prisonniers pour 1000 habitants en Russie qu’en France, et qu’un nombre significatif de détenu(e)s sont des prisonniers ou prisonnières politiques.  Même les oligarques ont le petit doigt sur la couture du pantalon et chacun sait que dire non au Kremlin équivaut à prendre un billet de transsibérien pour les camps de travail les plus isolés…

Du coup, la vague de départs officiels est sans précédent. Beaucoup de Russes résidents de fait à l’étranger restaient encore officiellement domiciliés en Russie, où ils conservent leurs affaires et leurs entreprises. Presque tous sont désormais en train de s’expatrier pour de bon. Ils ne rentreront plus en Russie que quelques jours par an, le strict nécessaire pour continuer à mener leur business. Tant qu’ils en conserveront le droit…
Seuls quelques-uns parmi les plus riches choisissent la Suisse, où le forfait fiscal est extrêmement coûteux et les conditions d’immigration sévères. Genève est de plus jugée nettement moins sexy que la toujours swinging London, grande bénéficiaire de cet afflux massif d’immigrants fortunés.

 

A terme, en dépit des considérations amicales à l’égard de la Suisse, c’est bien un rapatriement des valeurs russes en Russie que vise Poutine. Les résidents russes à l’étranger peuvent s’attendre à subir diverses formes de  chantage sur leurs biens en Russie, voire des contraintes par corps lorsqu’ils se rendront en Russie, même avec un passeport étranger. Il y aurait déjà eu quelques cas et c'est en tout cas le stade suivant logique, après la mise en place actuelle de l’arsenal juridique prévu pour 2015. Les contrevenants devenant de plus de mauvais patriotes voire carrément des traîtres à la patrie.

Pour combattre l’évasion fiscale, il y a deux solutions :

Parvenir à un accord fiscal mondial pour établir - de manière policée plutôt que policière - un filet universel aux mailles assez serrées pour contraindre tout un chacun à respecter les lois définies communément…

... Ou tenter la reprise en mains nationale, par un contrôle forcément plus brutal, voire même très brutal lorsqu’il oblige à exclure du champ national toute personne cherchant à contourner les règles. La deuxième méthode a de plus des retombées catastrophiques sur l’économie, puisqu’elle réduit les flux de capitaux transnationaux et les investissements. C’est là méthode choisie par Poutine, qui s’il est un grand joueur d’échecs, semble assez nul en économie.

C’est surtout la méthode antédiluvienne résultant d’un choix de repli sur les valeurs nationales au lieu d’oser la mondialisation et le multilatéralisme qui sont déjà de fait, les règles du jeu de l’économie mondiale. En allant contre le cours des choses, Poutine peut faire figure de héros pour toute l’extrême droite européenne et une partie de sa population. N’empêche que la stratégie de l’isolement national n’a jamais eu de succès en période de paix…

Commentaires

Vous n'aimez pas Poutine, c'est évident. Quant à croire ce que vous dîtes, comme il n'y a aucun moyen de vérifier, soit on vous croit, soit on reste très dubitatif.
Par contre ce qu'on sait c'est que les USA cherchent à gérer le monde à leur manière, en imposant leurs lois partout. Des inspecteurs US dans nos banques, 10 Mds d'amende à la BNP pour ne pas avoir respecté les embargos US.
On rêve !
Les USA, le bailli du monde, il ne reste plus qu'à saluer bien bas.
Alors Poutine, pas Poutine, peu importe. Ce qui importe c'est l'arrogance des USA qui considèrent tous les peuples comme leurs vassaux, juste dignes
de supporter le poids de leurs propres dettes.
Comme le disait un américain : "La dette américaine ... ce n'est pas notre problème, c'est le vôtre".

Écrit par : Lambert | 15/06/2014

Pas besoin de me croire sur parole, "Lambert", il suffit de vous renseigner un peu auprès d'un Russe ou de chercher à vous documenter sur ce qui se trame à la Douma. Tout est public, il n'y a aucune information confidentielle ici.
Pour ce qui est des Etats-Unis, je n'aime pas davantage que vous leur impérialisme, que je dénonce depuis la guerre du Vietnam, en passant par cele d'Irak.
Sauf que jusqu'à preuve du contraire, leur impérialisme est soluble dans la démocratie. A moult reprises dans leur histoire, les Etats-Unis ont changé drastiquement de politique sous la pression de l'opinion publique ou sous l'effet des gardes-fous démocratiques de leur système politique. Pour mettre fin au Maccarthisme ou à la Guerre du Vietnam par exemple. Et Obama fut largement élu sur un non à la guerre en Irak. Il s'agit donc de travailler l'opinion publique étasunienne au corps.
Par ailleurs, pour le moment, l'impérialisme étasunien ne remet pas en cause la mondialisation de manière brutale. Certes la Maison Blanche cherche à la contrôler et à la manipuler au profit des intérêts US, mais elle n'y parvient que très imparfaitement. Et tant que Washington respecte grosso modo le jeu démocratique, c'est surtout l'harmonisation multilatérale et la coordination mondiale qui progressent. Ou plutôt qui progressaient, parce que le retour en force des nationalismes dans le sillage de la Grande Russie de Poutine s'avère extrêmement préoccupant pour la paix du monde.

Écrit par : Philippe Souaille | 15/06/2014

"Sauf que jusqu'à preuve du contraire, leur impérialisme est soluble dans la démocratie"
Et c'est vous qui écrivez cela ! L'erreur des gens qui pensent comme vous sur l'affaire ukrainienne, c'est que vous confondez le court et le moyen terme. Sur le long terme, vos arguments sont pertinents. Mais dans le cas présent, par exemple, la Crimée a toujours été russe et elle l'est redevenue à juste titre, et la première mesure des gens de Maïdan a été d'interdire le russe en Ukraine. Comme si les Suisses allemands interdisaient l'usage du français, de l'italien et du rumantsch en Suisse...
Cela devrait vous faire réfléchir.

Écrit par : Géo | 15/06/2014

Non, Géo, la Russie n'a pas toujours été russe, elle l'a été 180 années seulement, puis est ukrainienne depuis 60 ans. Les Tatars en ayant au passage été chassés par Staline.
Par ailleurs "les gens de Maïdan" c'est très vague. 1% de vrais fachos (pires que vous) et une très grande majorité de jeunes progressistes (dont beaucoup de russophones) rejoints par leurs parents après les premiers épisodes de répression violente.
La langue russe n'a jamais été interdite. Elle a juste failli perdre son statut de langue nationale, qu'elle n'avait que depuis deux ans. La mesure n'est jamais passée les filtres démocratiques. En fait c'est une forte pression de Moscou qui avait abouti à la reconnaissance du russe en tant que langue nationale ukrainienne, mais il faut savoir que l'ukrainien, très proche du Russe, est une langue menacée dans sa survie même et ce sous la pression du russe, notamment au travers des médias télévisés.
En fait ce qui se passe au niveau linguistique, c'est plutôt comme si les suisses-alémaniques avaient dénoncé le statut de langue nationale du hochdeutsch pour renforcer l'usage du suisse-alémanique. Crétin, mais on n'en est pas si loin lorsqu'ils préfèrent l'anglais au français dans les écoles primaires, ce que l'on peut d'ailleurs comprendre.

Écrit par : Philippe Souaille | 16/06/2014

Je reviens juste de Novosibirsk.
J'ai tenté la discussion sur Poutine à deux reprises. Je n'aurais pas dû.
Il est adulé.
Il faudra bien trouver le moyen de lui donner satisfaction afin qu'il ne perde pas la face. Sinon nous allons à la cata.
Les Russes voient en lui toute la fierté perdue d'un peuple.

Écrit par : Pierre Jenni | 16/06/2014

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