08/07/2014

La révolte des Gens d'armes

Les mercenaires ou gens d’armes exigeant leur solde, c’est une histoire aussi vieille que la civilisation. Pour l’avoir réclamée de manière un peu trop véhémente, les allobroges, numides et baléares de Carthage furent massacrés par Hamilcar et les almogarves catalans exterminés par Constantinople. Sauf que Carthage, comme Constantinople, furent ensuite prises et détruites par leurs ennemis au cours du siècle suivant.

Si Genève n’a jamais massacré ses défenseurs au lieu de les rétribuer, son Histoire regorge de différents financiers avec ses hommes d’armes venus d’ailleurs. L’apparente destinée d’une cité riche, mais trop petite pour se défendre seule contre ses puissants voisins. Ce sont d’ailleurs ceux-ci, suisses ou français, qui fournissaient les troupes, contre le souverain savoyard. Mais dès que l’ennemi déclaré reculait, la bourgeoise genevoise se mettait à ratiociner, à ergoter… A sa décharge, le tarif exigé pour prix de la liberté et de la sécurité pouvait souvent paraitre excessif, voire franchement exorbitant.

Les relations avec la Suisse, dès le XVème siècle, sont une longue suite de négociations financières dans lesquelles Berne, la première, fait payer au prix fort la « protection » de ses troupes, qui frise parfois le racket. Entre 1589 et 1602, ce sont les protestants français venus défendre Genève qui sont jugés trop gourmands. Ils quittent la ville et le Duc de Savoie s’en rapproche aussitôt. On les rappelle en promettant cette fois de les payer ce qu’ils demandent…

A plusieurs reprises, les troupes alémaniques ou fribourgeoises accourues soutenir Genève s’y jugent mal reçues. En 1814, ce sont les régiments autrichiens de Bubna – levés en Ukraine occidentale – qui sont conspués, sitôt passée l’allégresse de la libération. Comme on n’est pas très sûr alors d’avoir obtenu le retour de l’Indépendance, leur présence dérange. Logés et nourris chez l’habitant, on les accuse d’avoir un appétit d’ogre. On en vient aux mains. Il y a même des morts, du côté de Genthod.

Aujourd’hui, ce sont les gendarmes, souvent nés en terre fribourgeoise ou valaisanne qui craignent la mise en cause de leurs avantages acquis. Leurs horaires sont rudes, mais ni plus ni moins que ceux d’autres professions devant être assurées 24h sur 24. Des infirmières, par exemple, nettement moins payées pour un niveau d’étude supérieur et tout autant de responsabilités humaines. En fait les revenus des gendarmes sont probablement supérieurs à ceux de n’importe quel autre job à formation équivalente.
Par contre, les infirmières risquent nettement moins de se faire tirer dessus. Idem de la plupart des jobs. De même, peu de métiers sont aussi décriés dans certaines couches de la population que « flics ». Jusqu’au jour où l’on a besoin d’eux. Tout cela a un prix, qui se doit d’être équitable. Car la définition d’éboueur social lue ici ou là me semble leur convenir assez bien. Or des éboueurs sociaux, on en a vraiment besoin.
Il semble qu’au fil du temps, beaucoup ait été fait. En cas de blessure ou pire, dans l’exercice de leurs fonctions, grâce à une loi de 1982, les gendarmes – ou leur famille - ont ainsi droit à des indemnités spéciales, ce qui parait on ne peut plus légitime.  Reste que statistiquement, et c’est heureux, les risques physiques encourus par les gendarmes restent mesurables et même mesurés.  De mémoire de journaliste, depuis 37 ans à Genève, je crois que les décès se comptent sur les doigts d’une main. Les blessures, coups de couteau ou autre, justifiant un article, doivent être de l’ordre d’un cas ou deux par année et encore pas tous les ans. 
C’est trop, les coupables doivent être sérieusement condamnés et les gendarmes doivent recevoir la meilleure formation et la meilleure protection pour y faire face efficacement. Mais à une époque où la République toute entière semble appelée à se serrer la ceinture, où la sécurité d’emploi devient une denrée rare, il ne semble pas que le risque soit tel qu’il appelle un traitement tellement particulier. NI ne justifie la rébellion des forces en uniforme.
Une amélioration substantielle des indemnités en cas de pépin serait d'ailleurs de ce point de vue bien plus économique pour le contribuable et plus efficace pour secourir le policier blessé dans l'exercice de ses fonctions.

Commentaires

Les gendarmes sont bien payés et ne demandent rien de plus. Ils défendent simplement leur métier. Dans une période où on leur demande toujours plus (manque d'effectif, nouveau code pénal augmentant le travail administratif, etc.), où le respect de l'uniforme se perd et où chacun pense pouvoir choisir à quelle loi il doit se plier, ils ne sont pas d'accord de perdre énormément d'argent ...

Au long de l'histoire de la gendarmerie, de nombreux politiques ont reconnu la difficulté de ce métier et, certains, leur ont accordé des avantages plutôt que de faire réévaluer les salaires : à quoi cela est-ce dû ? Manque de courage politique, difficulté d'obtenir l'assentiment du parlement, etc. peu importe, tel ici n'est pas mon propos.

Ces avantages constituent une part non négligeable de la rémunération, telle la prise en charge des cotisations de la caisse maladie et surtout ce qu'on appelle l'indemnité de service pour risques de fonction qui s'élève à CHF 938.65 par mois.

La volonté affichée de SCORE est de baisser le salaire de base, mais pas seulement des policiers, de toute la fonction publique, infirmières et très bas salaires compris, seuls quelques très hauts fonctionnaires seront gagnants. A cela s'ajoute la volonté du Conseil d'Etat de supprimer cette indemnité de fonction et pour une partie du parlement, le paiements des cotisations de la caisse maladie.

Si dans un premier temps, certains se sont engagés à ne pas toucher aux acquis des policiers, cette assurance ne semble plus être d'actualité et personne ne veut la confirmer.

Les policiers demandent qu'on ne péjore pas leurs conditions de travail et que toutes ces procédures fassent l'objet d'une négociation en connaissance de cause. Mais, apparemment, la procédure SCORE est frappée du sceau du secret et on ne peut pas savoir quels sont les éléments de décision, à tel point qu'une procédure LIPAD a été engagée par les syndicats !

A une époque où tout le monde semble devoir se serrer la ceinture, ces mêmes politiques n'ont pas hésiter à se voter une augmentation de 25 % de leur rémunération, mais pour eux c'était parfaitement légitime : ils allaient devoir payer des impôts sur cette rémunération.

Toutes les indemnités des gendarmes sont soumises aux impôts.

Écrit par : Clyde | 08/07/2014

Avec tous ces policiers patibulaires dans les rues, on ne se sent plus en sécurité. On regrette les Roms !

Écrit par : Huguette Paschoud | 08/07/2014

Ben voyons, Clyde, certains flics auront au moins l'occasion de compenser leur éventuelle perte de salaire en jouant au poker durant leur service de nuit...
N'est-ce pas ???

Écrit par : le bourru bourré | 09/07/2014

Clyde, je n'approuve pas les deux commentaires ci-dessus, mais ils représentent ce que pensent une partie de l'opinion genevoise. Il est bon que vous le sachiez. Cela étant, je ne suis pas non plus d'accord avec vos propos.
D'abord, introduire l'augmentation du travail administratif comme argument n'est pas recevable. A plusieurs reprises, il a été proposé de soulager la gendarmerie de ces tâches en engageant du personnel administratif frontalier, ce à quoi, si je me souviens bien, le syndicat des gendarmes s'est opposé vent debout. La crainte était évidemment d'entrouvrir la porte pour permettre un recrutement plus large, sachant qu'un gendarme ou policier français, avec les mêmes fonctions et responsabilités est trois fois moins payé que vous. Ce qui constituerait une forte pression à la baisse sur vos salaires.
Cela je peux le comprendre, même si du point de vue du contribuable, ce qui compte, c'est que le boulot soit fait et la sécurité assurée. Mais quand le "parti des gendarmes", lisez le MCG, pousse quotidiennement à la réduction de la présence frontalière à Genève, il étrangle méthodiquement la poule aux oeufs d'or. Celle-là même qui permet à Genève de vous entretenir si royalement.
Les temps à venir seront durs. Avec les réformes de la fiscalité des entreprises, imposée par les rapports de force internationaux, l'Etat va perdre dans le meilleur des cas un demi-milliard de recettes annuelles. A cela s'ajoute la baisse de revenus (plus que d'activités) du secteur bancaire. Le commerce des matières premières, qui le remplace momentanément, est particulièrement volatil.
S'en prendre à l'autre vache à lait fiscale du canton, à savoir les frontaliers, n'est pas très malin. En effet si les emplois occupés par des frontaliers l'étaient par des résidents, l'Etat gagnerait la part rétrocédée à la France, qui reste la plus petite part, mais perdrait tout ce que cela impliquerait en termes d'infrastructures de vie, à commencer par l'instruction publique. Ce qui coûterait très nettement plus cher.
Comment, dans ces conditions, continuer à servir aussi bien les fonctionnaires, qu'ils soient de police ou autre, c'est toute la question posée à nos autorités qui malheureusement, n'ont pas encore trouvé le moyen de faire pousser l'argent sur les arbres.
Exiger le beurre, l'argent du beurre et les économies de la crémière, dans ces conditions n'est pas opportun. Dans les années à venir, tout le monde devra se serrer la ceinture. A commencer par l'Etat et donc les fonctionnaires.
Je vous accorde que le signal donné par les députés n'était pas très opportun. Cela étant, en comparaison internationale, les députés genevois (et suisses en général) sont plutôt mal, voire très mal payés. Contrairement aux gendarmes et à l'ensemble des fonctionnaires d'ailleurs. Par ailleurs, l'augmentation qu'ils se sont votée, pour compenser une perte de plus de 10% de leurs revenus "politiques" représente, sur un an, le tiers de l'économie que représenterait, chaque mois, une réduction de 10% des revenus des gendarmes... On ne nage pas tout à fait dans la même catégorie, en termes d'impact pour l'Etat. Et si l'on multiplie par le nombre de fonctionnaires, on se rend bien compte que la portée est essentiellement symbolique. Mais un mauvais symbole, je suis d'accord.

Au passage, notons que le french-basching, répandu dans toute la société genevoise, mais particulièrement en vogue au MCG, pourrait aboutir à des résultats catastrophiques si d'aventure le particularisme genevois de la convention fiscale franco-suisse était dénoncé. La double imposition n'étant ni viable ni civilisée, on en reviendrait immanquablement à ce qui prévaut dans les autres cantons, au détriment de Genève et des communes françaises voisines d'ailleurs. Ce serait la fin possible d'un certain Grand Genève, mais ce serait surtout la fin assurée des revenus mensuels à 5 chiffres pour les gendarmes.
Les composantes de la société et de l'économie n'existent pas indépendamment les unes des autres. Tout est relié et bouger un curseur quelque part fait bouger tout le reste, ce que le MCG oublie généralement, lui qui généreusement vote systématiquement avec la droite pour faire baisser les impôts et avec la gauche, pour maintenir ou augmenter les prestations sociales. Le poids de ce parti qui nous mène droit dans le mur en voulant faire plaisir à tout le monde, par pur clientélisme est sans doute le principal danger qui mine Genève. Des économies, il va falloir en faire. C'est désagréable, mais c'est ainsi et il va bien falloir choisir.
Si les intérêts de la dette se remettent à augmenter, pendant que les ressources diminuent par baisse de l'activité économique et que les prestations à servir augmentent, conjonction malheureuse qui nous pend au nez, le choix sera vite fait: pour éviter la faillite, il faudra augmenter les impôts et réduire les prestations. L'exact contraire de la politique du mouvement des citoyens gendarmes.

Écrit par : Philippe Souaille | 09/07/2014

Excellent billet de départ qui donne un éclairage utile sur un dossier où beaucoup trop de gens font des amalgames de peu de valeur. Cependant, ce dossier reste bloqué sur des positions qui semblent être figées de part et d'autre. Quelles solutions avons-nous pour sortir de ce travers qui ne peut pas être que l'apanage des Gens d'armes ?
Le dossier SCORE est son contenu ne sont que très difficilement compréhensible pour les citoyens.
Le sujet des économies au niveau cantonal n'est même plus un débat, dès lors qu'il s'agit de la seule voie possible pour sortir de la dette qui se creuse d'année en année.
Il est impératif de mettre les choses sur la table afin que tout le monde compare ce qui est comparable. La pénibilité, le danger et les risques encourus par les professions de l'urgence ne sont un secret pour personne, le fait que ces éléments fassent l'objet de compensations financières non plus. Alors de quoi veut-on parler et que veut-on économiser en réalité qui rend nos Gens d'armes nerveux ? Il manque à n'en pas douter une vision globale des enjeux aux protagonistes de ce dossier. Ramener les partenaires autour de la table semble être la seule voie possible, mais cette volonté est elle présente ou veut-on discréditer l'une ou l'autre partie en laissant le dossier s'envenimer afin d'atteindre un point de non-retour ? Le jeu joué, si tels est le cas est dangereux et ne conduit pas la République vers des jours meilleurs en matière de relations sociales.
Je demeure convaincu que nombre de Gens d'armes impliqués sont raisonnables, mais qu'ils souhaitent ne pas être "baladés" par des promesses de communication d'un jour et qu'ils puissent compter sur l'appui des autorités même dans des dossiers à caractère émotionnel.
Je reste surpris que les parties en présence n'aient pas encore pris le chemin de la médiation externe, car il me semble que les autres voies sont obstruées par de nombreux obstacles qui ne pourront être levés que par un regard neuf et transparent.

Écrit par : tempestlulu | 09/07/2014

M. SOUAILLE, je partage entièrement votre avis sur les frontaliers et les courtes vues de certains, occultant au passage la manne financière qu'ils représentent.

En même temps, ce qui attire ces frontaliers chez nous, se sont les salaires pratiqués à Genève et en Suisse en général. Si d'aventure, ceux-ci devaient baisser drastiquement en raison d'un ralentissement de l'économie, ils deviendraient nettement moins intéressants et ainsi de suite ...

Quelque soit le nombre de personnel administratif que vous engagez, cela ne décharge pas l'agent, chargé de générer la douzaine de document (minimum) nécessaire lors d'une arrestation avec le nouveau CPP.

Je ne suis pas membre du MCG et pas fan de certaines de leurs positions, comme pour la dernière votation sur les P&R's en France.

Les syndicats défendent leurs membres, ce qui est normal : c'est leur boulot ! Ils sont conscients des réalités économiques et si des économies doivent être réalisées, ils aimeraient qu'elles le soient sur la base d'une négociation démocratique, où tous les partenaires sociaux disposent de toutes les informations pertinentes.

Écrit par : Clyde | 09/07/2014

Je ne vois q'un seul avantage à la révolte des Gens d'armes : ils n'usent pas
leur costume...

Écrit par : bidouille | 10/07/2014

Monsieur SOUAILLE, si le fait de "taper" dans les salaires des fonctionnaires (de police ou des autres) amenait de substantielles économies au budget de l'Etat, ça se saurait... Depuis les premières crises du début des années 90, les gouvernements successifs ont gratté, gelé, retardé, supprimé les annuités, salaires, revenus, indemnités et autres de la fonction publique. Je le sais, j'y travaille depuis 1983. Et... la dette a-t-elle baissé ? Même pas... Selon les chiffres parus récemment, il y a même du bonus dans les comptes 2013... Mais la dette augmente encore et encore. Pensez-vous vraiment que de continuer la spirale infernale des baisses de salaires, suppressions de postes et retraites retardées va arranger les choses ? Poser la question, c'est déjà apporter les arguments de la réponse. Un exemple : pourquoi les dernières années ont-elles été "bénéficiaires" (pas toutes, d'accord...) et la dette ne baisse-t-elle pas ? Mais, c'est simplement parce que ces bénéfices sont soit faux, soit "réinvestis" dans autres chose que le remboursement...

Et pour terminer, je suis fonctionnaire de police et je ne partage pas du tout les visions du MCG et je réfute la théorie que veut que la police soit "noyautée" par ce parti politique.

Écrit par : Félix WEBER | 11/07/2014

Je ne suis pas fonctionnaire. Pour ma part, mes revenus depuis le début des années nonantes ont parfois fois variés du simple au triple, d'une année sur l'autre. Rarement à la hausse. Je ne crois certainement pas être le seul indépendant dans ce cas. Pour un banquier avec leurs primes annuelles, cela peut-être du simple au double. Sans compter ceux qui perdent leur job. Donc non, je n'ai pas le sentiment qu'il y ait eu de substantielles économies réalisées sur le dos des fonctionnaires depuis tout ce temps.
Sinon, la dette a baissé, certaines années. Puis la crise de 2007 est arrivée, d'ampleur comparable à celle de 1929 potentiellement, mais qui n'a pas eu du tout les mêmes effets. En particulier à Genève où les autorités ont décidé d'avancer la réalitation des grands travaux partout où c'était possible, pour compenser les baisses d'activité dues à la crise. Cette politique anti-conjoncturelle a porté ses fruits: l'économie genevoise a vaillament résisté à la crise, mieux que n'importe où ailleurs en Europe, Suisse alémanique compris. Seulement, cela coûte cher, et la dette n'a pas été résorbée. La situation s'enlisant et risquant de s'aggraver, il faut envisager d'autres mesures. On en est là.

Écrit par : Philippe Souaille | 11/07/2014

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