31/07/2014

Drapeau, panosse, trahison et casse-tête chinois

Généralement, de quelque pays qu’ils soient, les gens aiment leur drapeau. Peut-être parce que chacun peut y mettre ce qui lui plait. Pour les excités du PNOS, parti d’extrême-droite suisse auquel je serais volontiers tenté d’ajouter un a, le rouge du drapeau est celui du sang versé par leurs ancêtres et le blanc celui de la pureté de leurs âmes. Donc, les fachos ont une âme. C’est déjà ça. Ce que ces crétins qui se piquent d’Histoire ignorent, eux qui abhorrent pêle-mêle et très officiellement les mondialistes, les juifs et les francs-maçons, c’est que « leur » drapeau suisse a été dessiné et conçu par un franc-maçon ayant fait ses études à Paris, qui plus est capitaine de l’armée française avant de devenir général de l’armée suisse. Dufour était de plus fils d’un révolutionnaire genevois. Quant au drapeau suisse, avant d’être redessiné par Dufour, il était partagé avec… la Savoie ! Plus avant encore, c’était celui des premiers croisés et il servait de drapeau de guerre au Saint-Empire Romain Germanique… 

La guerre, c’est précisément la fonction essentielle du drapeau, symbole du clan, de la tribu ou de la patrie et point de ralliement au combat. La guerre, on en parle beaucoup ces temps. Les inénarrables crétins du P(A)NOS, la voient un peu comme un jeu vidéo. Leur grand leader charismatique pour la Suisse Romande, garde du corps dans le civil, et qui sait donc de quoi il parle, se moquait récemment de l’armée israélienne, qualifiée de ramassis de bras cassés et de slaves faux sémites encore inférieurs aux vrais sémites qui sont de bons arabes (à condition qu’ils restent chez eux, pour que les vaches soient bien gardées, si j’ai bien tout compris).   Il ajoutait que Tsahal « ne tiendrait pas trois jours face à notre armée de miliciens ».
En dehors du fait que cela montre qu’il faut éviter de s’emporter lorsque l’on débat sur Facebook ou ailleurs si l’on ne veut pas dire trop de bêtises, il me parait opportun de rappeler que les soldats israéliens sont sortis victorieux d’une douzaine de guerres en 67 ans (guerres justes ou injustes, là n’est pas la question, mais face à des adversaires déterminés et prêts à mourir en martyrs parfois), tandis que la glorieuse armée de milice suisse n’en a plus gagné une seule depuis… 499 ans. A vrai dire, à part la guerre civile du Sonderbund, fort habilement menée par Dufour pour faire le minimum de victimes, l’armée suisse n’a en réalité plus mené de guerre du tout depuis cinq siècles, sauf contre la France de Napoléon, qu’elle a évidemment perdu en quelques jours. Cinq siècles sans guerre, c’est probablement un record mondial. En plus d’avoir une âme, les fachos du P(A)NOS sont donc nuls en Histoire.

Attention, je ne suis pas en train de dire que l’homme suisse ne fait pas un bon soldat ou n’est pas courageux. L’histoire du mercenariat prouve le contraire. Mais le fait est qu’il s’agissait d’engagés au service étranger et certainement pas d’une armée de conscription nationale. Annoncer la victoire dans un match de foot lorsqu’on n’a plus joué à l’international depuis des siècles, sous prétexte que l’on s’est beaucoup entraîné, paraitrait un peu présomptueux. Sauf qu’une guerre, cela fait plus mal qu’un score de foot, si catastrophique fut-il.

La guerre, on y est presque. Mondiale pour le coup et possiblement nucléaire. La situation ressemble furieusement aux années 30, avec Poutine dans le rôle du teigneux ayant une revanche à prendre. Avec cependant une différence essentielle : l’Allemagne, l’Italie et le Japon partageaient à l’époque le même problème : une cruelle absence de ressources naturelles qui les condamnaient à une politique expansionniste. Cette fois, c’est l’inverse. Hormis les Etats-Unis et leur gaz de schiste difficilement exportable, les ressources naturelles sont principalement dans le camp du teigneux. Qui fait tout pour pousser cet avantage à fond, en s’alliant à la Sonatrach algérienne, tout en soutenant de plus en plus ouvertement les shiites en Irak, en Syrie et bien sûr en Iran, 2ème producteur mondial de gaz après la Russie.
Si guerre il devait y avoir, il faudrait donc commencer par réduire très sérieusement notre consommation énergétique. Les écolos vont bondir de joie… La suprématie de la technologie occidentale suffira-t-elle à nous épargner les pires ennuis en cas de conflit ? Pas sûr. Il est cependant impossible de prédire à l’avance les résultats d’une guerre, en dehors du fait qu’elle produira du sang, de la sueur et des larmes. Plus des radiations, des épidémies et d’autres joyeusetés.
Peut-on encore l’éviter cette guerre ? Probablement, heureusement. Cette guerre serait d’abord la victoire des forces du mal, les nationalismes qui s’acharnent à détruire la grande idée d’une planète pacifiée gérant ses problèmes par la concertation commune. Des forces du mal, il y en a partout et d’abord aux Etats-Unis, où dans l’euphorie de la victoire de 1989, certains se sont vus en maîtres du monde. Ils n’ont pas compris que le monde serait multilatéral ou ne serait pas. Ils se sont érigés en gendarmes du monde, suscitant une hostilité croissante et naturelle. Obama n’en fait pas partie, c’est d’ailleurs pourquoi il a été élu, mais il est en partie leur otage. Et si les démocrates perdent les élections de 2016, la situation sera pire encore, car les faucons républicains reviendront aux commandes. C’était d’ailleurs possiblement un choix de Poutine de pousser ses pions au maximum avant que la réaction en face ne se durcisse.

Le principal danger pour la stabilité du monde, le fou qui se balade en menaçant la planète d’une holocauste nucléaire si on ne lui accorde pas l’attention qu’il pense mériter, c’est Poutine, l’homme fort du Kremlin. Intelligent, calculateur, il ne recule devant rien. En Russie, tous ses adversaires ont mordu la poussière, ou le sont redevenus. Poussière, donc. Y compris lorsqu’ils avaient choisi la fuite à l’étranger. Trinita pardonne parfois, Poutine jamais… Veut-il pour autant la fin du monde, alors qu’il a commencé à redresser la Russie et s’est mis quelques milliards à l’abri ? Le « quelques » est assez flou, tant sa pratique des hommes de paille est habile, et varie selon les estimations entre 1 et 40. Ce qui le mettrait dans le quintette de tête des hommes les plus riches du monde. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’est pas un petit joueur et que contrairement à son homologue étasunien, il n’est pas réellement soumis aux échéances démocratiques.

La démocratie et les lois, en fait il s’assoit dessus, tout en affichant un formalisme juridique de pure façade. Ses espions dans le monde occidental sont plus nombreux et beaucoup plus actifs qu’aux temps de l’URSS et curieusement, en plus du renseignement militaire, sont essentiellement occupés à placer sa propagande et à abreuver les blogs des médias de commentaires favorables au Kremlin. Des milliers de vacataires sont occupés à cela, dans toutes les langues principales, depuis Moscou et Saint-Petersbourg, relayés par autant d’amis fidèles, dans chaque pays. Recrutés le plus souvent dans les rangs de l’extrême-droite, ils partagent avec les idéologues du Kremlin les valeurs conservatrices et la haine de l’islam, surtout sunnite. Paradoxe, ils traitent volontiers les partisans de l’UE et de la mondialisation de traîtres à la patrie, tandis qu’eux-mêmes oeuvrent ouvertement à la gloire d’un dirigeant politique étranger agressif…

Si l’attitude du gendarme du monde est en effet agaçante, elle demeure attaquable devant les instances internationales et devant ses propres tribunaux. Sans compter le jeu démocratique, qui permet d’espérer remettre en cause fondamentalement la politique étrangère des Etats-Unis. Dans la Russie de Poutine, on est loin de tout cela. Il n’y a aucun garde-fou aux décisions du tsar et le moins qu’on puisse écrire est qu’il interprète les règles du droit international de manière très personnelle. Ainsi en Ukraine de l’est, par exemple, la soi-disant révolte spontanée des habitants russophones (alimentée par des torrents de propagande télévisée haineuse des chaînes russes depuis des années) est dirigée par… trois citoyens russes, agents connus des services secrets russes, idéologues et militaires professionnels qui ont fait toute leur carrière dans les mauvais coups de Poutine, en Tchétchénie, en Géorgie, en Transnitrie et finalement en Crimée, avant de débarquer en Ukraine de l’Est pour y diriger le soulèvement. Comme dirigeants officiels, même pas dans l’ombre !

Sur le fond, l’Ukraine est un pays multiculturel, mais indépendant, aux frontières internationalement reconnues. Vouloir coûte que coûte  en rattacher des pans entiers à la Russie, comme cela fut fait en Tchétchénie, en Géorgie et en Moldavie (Transnitrie) et menace d’être fait dans les pays baltes, c’est comme si la France s’agitait pour s’emparer de la Romandie (dont ses anciens territoires de Versoix et du Jura) et de la Wallonie belge. Et pourquoi pas du Québec, tant qu’on y est. Voire même de l’Algérie, car après tout, la Crimée n’est pas restée russe bien plus longtemps que l’Algérie française et il s’agissait clairement, dans les deux cas, de conquête coloniale. Petit rappel historique qui vous envoie en prison pour plusieurs années aujourd’hui en Russie, au vu d’une loi condamnant spécifiquement la remise en cause du caractère intemporellement « russe » de la Crimée…

La condamnation de la Russie dans l’affaire Ioukos était attendue de longue date. En libérant Khodorovski, contre l’abandon des poursuites par ce dernier, Poutine espérait apaiser le conflit, mais cela n’a pas suffi. Or le tsar estime être maître chez lui et ne pas avoir à se plier aux décisions internationales. Surtout lorsqu’elles risquent de lui coûter 40 milliards…
Au-delà des discours, c’est exactement de cela qu’il s’agit. Le débat est mondial et sur cette ligne de défense de la souveraineté nationale, Poutine trouvera des partisans dans toute l’extrême-droite européenne et même aux Etats-Unis. Qu’il soit nécessaire d’améliorer les processus mondiaux de décision est une évidence, mais le préalable est d’en reconnaître l’existence et la primauté. Ce que précisément Poutine refuse de faire en prétendant réunir le ban et l’arrière ban de la planète contre les Etats-Unis, pour en découdre physiquement et par l’occupation des territoires au lieu d’avancer ses pions démocratiquement et pacifiquement à l’ONU, à l’OCDE, à l’OMC, au G8/G20 et ailleurs. Comme l’avaient fait Chirac et Villepin en leur temps, ce qui n’avait pas empêché la Guerre du Golfe, mais qui avait largement contribué à remettre les pendules à l’heure à Washington.

 

Que faire, existe-t-il une solution ? L’idéal serait que Poutine soit remplacé à la tête de la Russie et rapidement. Dans le cas contraire, il n’est pas de bonne solution. La guerre est horrible et lorsqu’elle devient nucléaire, c’est encore pire. Même sans aller jusqu’au conflit armé, la confrontation va endommager toutes les économies, qui n’en ont pas besoin. Mais laisser se renforcer un ennemi déclaré en lui fournissant l’aide économique pour le faire ne parait pas une bonne idée. 
Dans un premier temps, Poutine va maintenir son taux de popularité record. Puis l’économie russe devrait souffrir davantage que la nôtre et peu à peu les russes devraient s’apercevoir que l’herbe est nettement plus verte en Occident. Quel rôle jouera la Chine, pour l’heure enchantée de se voir offrir du gaz russe à bon prix dans les années à venir?
Si  la Chine a besoin d’énergie, elle a davantage encore besoin de débouchés. Et les Etats-Unis comme l’UE représentent de très très loin ses premiers marchés d’exportation. Paradoxalement, c’est donc la Chine qui va se retrouver à la fois en position de force et d’arbitre dans cette histoire, ce qui n’était évidemment pas l’intention première de quiconque. 

08/07/2014

La révolte des Gens d'armes

Les mercenaires ou gens d’armes exigeant leur solde, c’est une histoire aussi vieille que la civilisation. Pour l’avoir réclamée de manière un peu trop véhémente, les allobroges, numides et baléares de Carthage furent massacrés par Hamilcar et les almogarves catalans exterminés par Constantinople. Sauf que Carthage, comme Constantinople, furent ensuite prises et détruites par leurs ennemis au cours du siècle suivant.

Si Genève n’a jamais massacré ses défenseurs au lieu de les rétribuer, son Histoire regorge de différents financiers avec ses hommes d’armes venus d’ailleurs. L’apparente destinée d’une cité riche, mais trop petite pour se défendre seule contre ses puissants voisins. Ce sont d’ailleurs ceux-ci, suisses ou français, qui fournissaient les troupes, contre le souverain savoyard. Mais dès que l’ennemi déclaré reculait, la bourgeoise genevoise se mettait à ratiociner, à ergoter… A sa décharge, le tarif exigé pour prix de la liberté et de la sécurité pouvait souvent paraitre excessif, voire franchement exorbitant.

Les relations avec la Suisse, dès le XVème siècle, sont une longue suite de négociations financières dans lesquelles Berne, la première, fait payer au prix fort la « protection » de ses troupes, qui frise parfois le racket. Entre 1589 et 1602, ce sont les protestants français venus défendre Genève qui sont jugés trop gourmands. Ils quittent la ville et le Duc de Savoie s’en rapproche aussitôt. On les rappelle en promettant cette fois de les payer ce qu’ils demandent…

A plusieurs reprises, les troupes alémaniques ou fribourgeoises accourues soutenir Genève s’y jugent mal reçues. En 1814, ce sont les régiments autrichiens de Bubna – levés en Ukraine occidentale – qui sont conspués, sitôt passée l’allégresse de la libération. Comme on n’est pas très sûr alors d’avoir obtenu le retour de l’Indépendance, leur présence dérange. Logés et nourris chez l’habitant, on les accuse d’avoir un appétit d’ogre. On en vient aux mains. Il y a même des morts, du côté de Genthod.

Aujourd’hui, ce sont les gendarmes, souvent nés en terre fribourgeoise ou valaisanne qui craignent la mise en cause de leurs avantages acquis. Leurs horaires sont rudes, mais ni plus ni moins que ceux d’autres professions devant être assurées 24h sur 24. Des infirmières, par exemple, nettement moins payées pour un niveau d’étude supérieur et tout autant de responsabilités humaines. En fait les revenus des gendarmes sont probablement supérieurs à ceux de n’importe quel autre job à formation équivalente.
Par contre, les infirmières risquent nettement moins de se faire tirer dessus. Idem de la plupart des jobs. De même, peu de métiers sont aussi décriés dans certaines couches de la population que « flics ». Jusqu’au jour où l’on a besoin d’eux. Tout cela a un prix, qui se doit d’être équitable. Car la définition d’éboueur social lue ici ou là me semble leur convenir assez bien. Or des éboueurs sociaux, on en a vraiment besoin.
Il semble qu’au fil du temps, beaucoup ait été fait. En cas de blessure ou pire, dans l’exercice de leurs fonctions, grâce à une loi de 1982, les gendarmes – ou leur famille - ont ainsi droit à des indemnités spéciales, ce qui parait on ne peut plus légitime.  Reste que statistiquement, et c’est heureux, les risques physiques encourus par les gendarmes restent mesurables et même mesurés.  De mémoire de journaliste, depuis 37 ans à Genève, je crois que les décès se comptent sur les doigts d’une main. Les blessures, coups de couteau ou autre, justifiant un article, doivent être de l’ordre d’un cas ou deux par année et encore pas tous les ans. 
C’est trop, les coupables doivent être sérieusement condamnés et les gendarmes doivent recevoir la meilleure formation et la meilleure protection pour y faire face efficacement. Mais à une époque où la République toute entière semble appelée à se serrer la ceinture, où la sécurité d’emploi devient une denrée rare, il ne semble pas que le risque soit tel qu’il appelle un traitement tellement particulier. NI ne justifie la rébellion des forces en uniforme.
Une amélioration substantielle des indemnités en cas de pépin serait d'ailleurs de ce point de vue bien plus économique pour le contribuable et plus efficace pour secourir le policier blessé dans l'exercice de ses fonctions.