07/08/2015

Cuba Si

 La semaine prochaine, Didier Burkhalter sera à La Havane, pour fêter la reprise des relations diplomatiques entre Cuba et les Etats-Unis. Un voyage un peu magique. Si vous en avez l’opportunité, dans les mois qui viennent, ne la ratez pas, car si les Tropiques sont devenues communes, on n’a pas si souvent la possibilité de voyager dans le temps.
Or c’est exactement de cela qu’il s’agit. Une impression, typique des pays de l’Est d’avant la chute du mur, que le temps s’est arrêté et que l’on vit encore «  comme avant »- Quand on avait le temps.  Et qu’on en perdait beaucoup pour un tas de choses aujourd’hui considérablement simplifiées. Un vrai voyage, pour le pire et le meilleur, donc.  
Un bon tiers du transport de biens et de personnes, dans toute l’ile, est assuré par des américaines – voitures et camionnettes – nées avant 1958. C’est extrêmement plaisant esthétiquement, mais assez moyen en termes de pollution. A l’exemple de ce camion de bananes qui tout au long de sa route déverse un nuage de noir derrière lequel pourrait se dissimuler un cuirassier sur le sentier de la guerre… Au final, chacune de ces monuments roulants pollue autant qu’une trentaine de nos autos modernes. Ce qui évidemment se ressent, physiquement. Un nuage de smog couvre l’île, que les alizés ont bien du mal à chasser, dans les zones urbaines. Centrales thermiques et raffineries de pétrole n’hésitent pas non plus à expulser, 24h sur 24, des nuages de fumée noire que l’on ne voit plus en Europe depuis fort longtemps.

 

Un autre tiers de ces mêmes transports est assuré par des charrettes à cheval, ou plus rarement à bœufs. C’est très pittoresque, y compris la seule pollution résiduelle étalée sur la chaussée, qui dispute le goudron aux crabes écrasés sur certains axes. On reste là dans le biodégradable, comme ce qui flotte parfois dans les « boca ». Fréquentées par les cubains, ces plages sont installés au débouché de rios qui charrient dans la mer les eaux des mangroves et… les eaux usées des villes ou des villages, rarement traitées… Le paysage sous-marin s’en ressent. Autant, dans les nombreuses réserves naturelles, on a l’impression de plonger dans un aquarium multicolore et foisonnant, autant l’eau des plages proches des  villes cubaines semble un bouillon de culture opaque et peu engageant. Exactement comme en Haïti et dans les capitales des pays les plus pauvres de la planète. C’est un problème de moyens économiques bien plus que de système politique, n’en déplaise aux déclarations écologistes des soutiens du régime… Vérification faite, les fonds marins en ces endroits sont davantage peuplés de canettes et de bouteilles cassées que de poiscaille frétillante. Parce que oui, comme ailleurs dans la Caraïbe - l’amitié soviétique n’ayant rien arrangé – Bien des Cubains adorent passer leurs week-end à picoler sur les plages, de l’eau jusqu’à la poitrine, une bouteille de rhum à la main…

 

Un autre problème dominant résulte de ces transports d’un autre âge: entre les pannes à répétition et la « vitesse commerciale » extrêmement moyenne des transports publics, il faut souvent attendre une heure, voire deux... En plein soleil ou sous un petit parasol en tôle ondulée qui pourrait faire office de poële à frire. Ce qui, de déplaisant mais pittoresque quand on est touriste, peut devenir franchement casse-pieds pour les « criollios » dont c’est le lot quotidien. De fait, les habitants vivent ces désagréments avec un agacement certain, mais ils en rejettent la faute sur « l’embargo injuste » et s’empressent d’ajouter qu’en revanche leurs systèmes d’éducation et de santé sont les meilleurs du monde. Ce qui dans un cas comme dans les autres, comporte un fonds de vérité et pas mal de broderies idéologiques.

 

Communisme oblige, la misère criante n’existe pas à Cuba, même si les fringues des enfants semblent parfois dater des années cinquante et avoir été portées – et reprisées - par bien des générations successives. Le problème, c’est que la concurrence n’existe pas non plus. Les restaurants d’Etat sont souvent installés dans d’anciens palais coloniaux admirablement retapés, les plus anciens centre villes, contemporains de la bataille de Marignan, fêtant leurs cinq cent ans… Seuls les touristes peuvent s’y sustenter, les prix y restant hors de portée des locaux. On pourrait s’attendre à y voir servir autre chose qu'une nourriture allant de l’à peine correct au carrément immonde. Je n’avais plus aussi mal mangé depuis la Pologne d’avant Solidarnosc, à la fin des années septante. En gros, tout est utilisé – sans prévenir - dans les bestioles qu’on vous sert à table, mais vraiment tout. Au prétexte que rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, TOUT vous est servi découpé plus ou moins menu. Plutôt moins, et pas toujours très frais.

 

Chez l’habitant, dans les « casas particulares », formule recommandée pour découvrir l’île au plus près, la qualité est deux ou trois crans au-dessus, même s’il est encore difficile de parler de gastronomie. Le choix est systématiquement le même, du plus cher au moins cher : langouste (entière et délicieuse), crevettes, poisson, émincé de poulet ou tranches de porc. Accompagné de plantains, de riz blanc ou noir (délicieux) et précédé d’une salade et d’une soupe au chili. C’est toujours copieux et parfois très bon, mais jamais inventif. C’est mal vu de se différencier et c’est même interdit. Cet excellent restau local, mais clandestin, à 127 kilomètres de la Havane (1) n’est annoncé que par un chiffon blanc en haut d’un mât discret, au bord de l’autoroute. Aucun écriteau, rien. Juste le bouche à oreilles. De là, quittant « l’autoroute » par un sentier en terre on fait quelques dizaines de mètres dans la forêt pour tomber sur une file d’attente, bien qu’il soit 4 heures de l’après-midi. Prenant la queue comme tout le monde, on dégustera une vieja ropa à tomber. Littéralement « vieilles fringues », ou mieux, guenilles, en fait un effilé de bœuf ou de porc en sauce relevée. Le tout pour deux francs par personne, boisson comprise.  

 

La société cubaine n’est pas agressive. L’encadrement social ne le permet pas et les déviants sont vite mis hors circuit. Par contre, en tant que touriste, vous êtes, pour bien des cubains, un bœuf à traire. Oui, je sais, on ne trait pas les bœufs. Mais à Cuba, si, quand ils sont touristes. Quelque soit l’activité entamée, quel que soit le prix annoncé, voire négocié au départ, il y a trois chances sur quatre que vous payiez davantage à la sortie. Parce qu’on va vous proposer en cours de route une option (ou plusieurs) tellement gentiment, que vous aurez l’impression d’être un gougnafier, ou de rater quelque chose d’essentiel, si vous refusez… C’est souvent un système extrêmement bien rôdé qui s’infiltre dans toutes les mailles du système. Comme quoi l’esprit de lucre n’est clairement pas une création du capitalisme…

 

Mais alors, pourquoi aller à Cuba ? D’abord, mea culpa, c’est beaucoup plus facile d’être drôle en piquant qu’en tressant des couronnes. Mais en plus du voyage dans le temps, qui reste une occasion à ne pas rater – Perso, ayant pas mal voyagé dans les Caraïbes et les pays de l’Est dans les années 70-80, je me suis senti rajeunir d’une quarantaine d’années -  les paysages naturels et l’architecture des centres urbains sont magnifiques, la faune exceptionnelle, les couleurs resplendissantes et les gens, en dehors du fait que vous êtes un coffre-fort ambulant, extrêmement gentils et accueillants. Bref, c’est un pays attachant, dont vous reviendrez avec des souvenirs disparus partout ailleurs.

 (1) la distance est fausse, bien sûr. Pas la peine de leur attirer des ennuis.

Les commentaires sont fermés.