15/08/2015

Jacques a dit des bêtises

Cher Jacques, permets-moi de te tutoyer pour l’occasion. Cela fait plus de trente ans qu’on se connait, depuis le « Tel Quel » de la TSR que tu avais consacré aux rébellions de la jeunesse qui, au début des années 80, voulait faire bouger Lausanne, raser les Alpes pour voire la Mer et squatter la Rote Fabrik. Ce qui était tout de même moins radical que de partir faire le djihad. Alors jeune journaliste à la Tribune de Genève, tu m’avais mandaté pour t’éclairer sur ce milieu que je connaissais bien.
Depuis, nos routes se sont recroisées parfois et j’ai très souvent apprécié tes engagements, à commencer par ton credo européen, déclamé dans ton Hebdo. La dernière fois qu’on s’est vu, c’est à la soirée d’adieu de Mme l’Ambassadeur de Colombie à Berne, personnage hors du commun que je t’avais fait rencontrer. Tu y étais flanqué d’un magnifique trophée russe qui fut remarqué de tous et toutes. A qui, forcément, j'attribue l'étonnant paradoxe. Excuse le pléonasme, mais c’est décoiffant : comment toi, européen et démocrate convaincu, homme de respect des libertés et pourfendeur des tyrans, peux-tu relativiser le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, sous prétexte qu'ils ont des liens historiques avec Moscou ? Transpose ça avec l'Algérie des années 60, pour voir, ou même le Sénégal, dont les liens avec la France étaient deux fois plus anciens que ceux existant entre la "Novo Rossia" et Moscou ? 
Comment peux-tu justifier la politique du chef des fachos de la planète, le roi des oligarques et le protecteur des corrompus? L’assassin de plusieurs centaines de journalistes, le Spectre qui tout en se prenant pour James Bond, mine méthodiquement toutes les institutions internationales ayant permis de mettre fin à la guerre froide ? Le Dr Folamour du Kremlin et surtout, le pire peut-être, le siloviki parvenu à faire que dans son propre pays, si l’on n'est pas en cheville avec les services secrets, on est sans défense, on n’est rien ???
Excuse-moi de te le dire, Jacques, mais tu te goures. Il ne s’agit pas d’un conflit entre deux pays, encore moins entre deux peuples (ou plusieurs)… Non c’est un conflit purement politique, idéologique, entre les tenants d’une social démocratie libérale (dont Obama, un peu malgré lui, se retrouve de fait le shérif), qui pensent qu’on peut améliorer le monde par la liberté et la transparence au prix de la mise en place de règles mondiales communes - notamment fiscales - et les dictateurs milliardaires de tous poils qui pour survivre, ont besoin d’un monde dans lequel ils puissent se réfugier en secret derrière des barrières nationales tout en faisant fructifier leur pognon sur la planète entière. Des dictateurs milliardaires dont Poutine a su devenir le capo mafioso, en s’appuyant sur le discret parrain des triades chinoises.
Tu te trompes aussi quand tu dénonces la participation suisse à l’agence de communication russophone que veulent mettre en place les Européens. Oui, ce sera une officine de propagande ou plutôt de contre-propagande. Mais c’est devenu nécessaire et d’ailleurs loin d’être gagné, parce que le capo mafioso a su cadenasser l’omerta. Le Kremlin dépense des millions dans une guerre des médias qu’il mène avec une énorme habileté et qu’il a pour l’heure en bonne partie remportée. A chaque grand média occidental (y compris nos journaux romands) est assigné sa poignée de trolls qui commentent les articles et les blogs. En partie basés en Russie, en partie recrutés dans les partis d’extrême-droite et agrémentés de quelques illuminés volontaires auto-proclamé(e)s, charmé(e)s par le torse poil du dompteur de tigres. En Russie (et dans les terres conquises sur les pays voisins) les émissions de télé non russes sont brouillées. Les médias sont contrôlés très étroitement. L’anonymat sur le net a été rendu illégal, celui-là mène dont ses trolls usent et abusent en occident.
En Russie, il n’y a tout simplement plus d’autre information que celle du régime, honteusement – mais souvent très habilement - mensongère et l’on se rapproche peu à peu des pires temps du stalinisme.
Pendant ce temps-là, le Kremlin agite ses marionnettes et sa propagande librement, en Suisse aussi. On ne va pas restreindre les libertés d’expression en Suisse et en Occident. Ce serait bien la dernière des choses à faire. Mais par contre on peut faire en sorte d’essayer d’en redonner un tout petit peu aux Russes, qui ne méritent pas ce qui leur arrive. Pense à eux, Jacques, aux Russes qui ne sont pas d’accord avec Poutine et qui la plupart du temps, n’osent même plus le dire dans leur propre famille. On en est là.

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