28/09/2015

Le Triomphe de Poutine

 

Dans le match qui l’oppose à l’Occident, Poutine mène aux points. Le despotisme appuyé sur l’opium du peuple écrase le progrès et la démocratie. Une défaite occidentale accélérée par notre crainte atomique de l’affrontement, nos scrupules juridiques, le sensationnalisme mercantil de nos médias et la déresponsabilisation consumériste de nos populations. Un monde dans lequel deux mille ados genevoises se battent pour toucher l’idole qui leur parle maquillage et futilités mérite-t-il qu'on le défende ? En champion de judo, le joueur d'échecs sait retourner contre nous le moindre de nos mouvements...

 

Routinier, il utilise toujours les mêmes vieilles tactiques russes de la maskirowka (faire semblant de s’enfuir, pour encercler l’ennemi qui vous poursuit en désordre) et de la provocation (attribuer à l’ennemi des atrocités qui justifieront la riposte implacable). Pour que ça marche, il suffit de maîtriser les rouages de la propagande, domaine dans lequel le Kremlin excelle…
Pour pouvoir écraser les Tchéchènes – en se positionnant ensuite en sauveur de la patrie, du monde et de l’Univers - le FSB de Poutine a suscité des attentats sanglants, imputés aux tchétchènes... Pour lesquels des officiers du FSB ont finalement été arrêtés… Idem en Abkhazie et en Ossétie du Sud, soustraites à la Géorgie. Heidi Tagliavini, la représentante suisse de l’UE et de l’OCDE, n’y a vu que du feu. C’est Poutine lui-même qui s’est vanté ultérieurement d’avoir berné les occidentaux, en amenant la Géorgie là où il voulait qu’elle aille…

Rebelote en Crimée et au Donbass, grâce aux provocations menées par des agents russo-ukrainiens qui avaient déjà servis en Tchétchénie, comme Igor Strelkov ou « Satchko Bily » le co-fondateur de Pravy Sektor, réputé « mort en s’enfuyant » en mars 2014… Avec les mains menottées et deux traces de balles de face dans la poitrine...
On sait à qui ont profité les crimes de Maïdan et la fuite surprise en Russie de l’ex-Président Ianoukovich, alors qu’un accord de sortie de crise venait d’être signé sous l’égide de l'UE: Moscou s’est emparé de la Crimée et le Donbass en flammes plonge la tête de l’Ukraine  sous l’eau pour longtemps. En plein dans le mille, le but étant que la démocratisation/occidentalisation ne puisse en aucun cas faire envie aux populations russes. Le Tsar veut conserver son pouvoir et ses milliards, d'autant qu'il n'est pas censé avoir fait fortune, ce qui posera forcément problème, le jour où il abandonnera le pouvoir.

 

Problème, si les arguments du Kremlin sur l’Ukraine ont largement conquis l’opinion russe, les occidentaux n’ont pas mordu à l’hameçon et leurs sanctions font très mal à l’économie russe. Par ailleurs Moscou n'a pas encore achevé son réarmement. Les plans russes prédisent bien une guerre mondiale – possiblement nucléaire - pour le contrôle des ressources pétrolières, mais pas avant 2025 ou 2030, car pour l’instant, la Russie n’est pas prête. Et ce n'est pas la baisse du pétrole qui va payer la facture...
C’est alors qu’entre en scène l’Etat Islamique. En janvier 2014, peu après l’attentat de Charlie Hebdo et la grande manif qui a suivi, dont Moscou a été tenue à l'écart, Daesh explose au grand jour en entamant une campagne d’exécutions spectaculaires, qui fait soudain passer Al Qaïda pour des enfants de chœur. En Syrie déjà, peu après le déclenchement de la révolution, Bachar a libéré les islamistes qu’il détenait, pour discréditer le jasmin démocratique. C’est sur ce terreau  que d’anciens officiers des services secrets de Saddam Hussein ont prospéré et formé Daesh avec Bagdadi. Au printemps 2014, ils s’emparent de l’Irak sunnite, en multipliant les actes de cruauté à l’égard des chiites, des chrétiens, des kurdes et des yézidi.
S’ils voulaient attirer stupidement l’attention du monde entier, au lieu de prospérer tranquillement sur les territoires qu’ils viennent de récupérer et dont ils sont originaires, ils ne s’y prendraient pas autrement.
C’est là où l’intervention du Président Iranien à la Tribune de l’ONU est intéressante, lorsqu’il déplore les interventions des services secrets « de différents pays ». Pour le grand public, il vise les occidentaux, le Pakistan et les wahabites, que l’on sait avoir été derrière la création d’Al Qaïda, à l’époque pour lutter contre l’URSS en Afghanistan. Mais peut-être pas uniquement. Les chiites ont beaucoup souffert de l’hystérie de Daesh et les Iraniens, chiites, savent pertinemment qu’en 2003, un commando « ZAslon » du SVR, le renseignement extérieur russe a accompagné Evgeni Primalov à Bagdad, juste avant l’attaque US. Ils en sont repartis avec tous les fichiers personnels des officiers de renseignement de Saddam, formés en Russie, qui ont été mis à l’abri à Moscou. Or ce sont ces mêmes officiers qui assument la direction militaire de Daesh...

 

Aujourd’hui, Poutine a réussi son coup. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, 90% des victimes civiles en Syrie sont imputables  aux bombardements répétés de Bachar sur son propre peuple et 10% seulement à Daesh. Les réfugiés fuient moins Daesh que la répression impitoyable et aveugle de l'armée syrienne officielle, qui s’abat sur villes et villages réfractaires au pouvoir de Bachar, à l’aide d’armes russes.
Sauf que pour l’opinion publique occidentale, Poutine est le héros qui va remettre de l’ordre dans un petchi qu’il a largement contribué à créer, en tout cas à amplifier.  Avec Daech, il fait d’une seule pierre une remarquable succession de ricochets :  

 

il a détourné le regard occidental et européen de l’Ukraine,

 

Un monstre est né que le monde entier veut combattre avec lui, comme les Alliés combattant Hitler avec Staline… prémices d’un Yalta bis russifiant de vastes et nouveaux territoires ;

 

7 à 8000 islamistes/indépendantistes russes caucasiens ont été attirés dans une nasse dont Moscou va pouvoir serrer les nœuds coulants, repoussant de plusieurs années la décolonisation du Caucase...

L'armée russe va combattre aux côtés des occidentaux ce qui va lui permettre d’acquérir de précieuses connaissances sur leurs procédures les plus secrètes – et réciproquement, ceci dit…

 

Poutine s’est forgé une image de sauveur du monde chrétien... Tout en inaugurant l’extension d’une magnifique mosquée à Moscou… Un double jeu mal perçu des Russes qui comprennent mal son discours d’islamophobe protecteur des « bons musulmans… ».

Mais pour l’instant en tout cas, l'Occident est proche du KO technique et c'est Vladimir qui gagne...

PS: Merci à mes fidèles lecteurs, qui ont rectifié mon lapsus calami et qui m'ont permis de le corriger.
Il s'agit bien de Heidi Tagliavini (et non de Nelly, prénom d'un personnage qui lui ressemble beaucoup, dans un roman à paraître prochainement) et plus important de l'Abkhazie, prise comme l'Ossétie du Sud à la Géorgie. Enfin, stricto sensu, déclaré indépendante, mais de fait tombée dans l'escarcelle russe et non reconnue internationalement. Tout comme le Haut Karabagh, donc, par Arménie interposée. Et puis aussi la Transnitrie, prise à la Moldavie...
Il est toujours amusant de rappeler, à ce sujet, que le premier "président" d'une des Républiques sécessionistes du Donbass était le fils du premier Vice-président de la République sécessionniste de Transnitrie. Tous deux de passeport russe, évidemment, tout comme le Colonel du FSB Igor Strelkov, premier chef militaire du Donbass sécessioniste et chef des Petits Hommes Verts ayant organisé le "scrutin" de Crimée, qui avait ses premières armes dans la sécurité de la sécession de Transnitrie. Bref une histoire de famille et de veux potes.    

Les commentaires sont fermés.