03/10/2015

Chère Madame Morano,

Avant que le soufflé ne retombe, je voudrais vous rappeler quelques faits qu'apparemment vous ignorez :
La doyenne des Français est noire. Guyanaise. Née dans un pays exploré par les Français dès 1503 et devenue officiellement « France Equinoxiale » en 1604. Plus de 160 ans avant que votre Lorraine natale ne devienne française. Eudoxie Baboul est née, donc, française en 1901. Comme ma défunte grand-mère Lucie qui était lorraine, comme vous. Sauf qu’en 1901, ma grand-mère était allemande, comme presque toute la Lorraine et que les parents de votre mère étaient italiens…

Re-natularisée française en 1918, la Lorraine redevint allemande en 1940. Une date importante, parce que vous êtes en bonne compagnie dans vos propos. Je ne songe pas à l’inculture prétentieuse d'un Collard, pour qui l’Afrique est un pays et de plus « noir » (oubliant les berbères, les boers, les bochimans, les peuples sémites et pas mal de populations intermédiaires au passage, des peuls aux éthiopiens). Non je pense au Grand Charles, qui avait parfois la mémoire courte, ce qui l’incitait à dire des bêtises. Même si c’était en privé, contrairement à vous et qu’il avait l’excuse relative d’être de son temps…

Parce que si la France Libre est devenue ce qu’elle fut, c’est en très grande partie à un Français noir qu’elle le doit, Guyanais lui-aussi et gouverneur du Tchad. Félix Eboué fut le premier administrateur français qui choisit de ranger son administration et les forces dont il disposait au service du Général, qui n’était alors à la tête que d’un quarteron d’officiers réfugiés à Londres. Ce sont les soldats - noirs - de Félix Eboué qui formèrent le gros de la Colonne Leclerc, première force française libre, qui s’empara d’une bonne partie du Sahara entre 40 et 42. Ce sont encore les soldats d’Eboué qui firent le plus gros sacrifice à Bir Hakeim, qui reste le fait d’armes le plus héroïque de la France Libre et permit la victoire d’El Alamein, tournant de la guerre en parallèle de Stalingrad.

Durant ces années-là, près de 5000 jeunes « noirs » s’échappèrent de Martinique et de Guadeloupe, alors dirigées par des officiers Français « blancs » venus de Métropole et fidèles à Vichy. J’ai connu quelques-uns de leurs survivants et la grande réalisatrice française – et néanmoins noire – Euzhan Palcy leur a consacré un très beau film. Sur de mauvaises pirogues, bravant de méchants courants (quelques-uns se noyèrent), ils gagnèrent la Dominique britannique pour se battre dans les rangs de la France Libre. Ils représentaient 1% de la population des Antilles françaises de l'époque. Au printemps 44, les forces de la France Libre comprenaient environ 50 000 hommes, dont une bonne moitié originaire d’Outre-Mer. Ce qui en laisse à peine 25 000 pour les français « blancs » de Métropole qui étaient alors 40 millions. C’est donc moins de 1 sur mille des Français blancs qui se levèrent pour défendre une certaine idée de la France.

Je me demande en fait, si malgré vos références actuelles à la Croix de Lorraine, vous auriez été du nombre...

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