08/12/2015

Quand Temps Présent sert la soupe à l'extrême-droite: analyse des compromissions ordinaires

Cette semaine, le carton du Front National aux élections régionales m’a moins surpris que le Temps Présent du jeudi précédent ! Le prestigieux magazine d’infos de la Télévision suisse a reproduit le discours xénophobe du MCG, sans analyse d’arrière-plan. Ce n’était qu’une enfilade de micros-trottoirs étirée sur 52’. Cette prise de température du populisme débouchait évidemment sur le constat que les frontaliers (français à Genève, italiens au Tessin) volent le travail des Suisses. Qu’ils font baisser les salaires, rendant pénible la survie des résidents suisses dans un environnement où les prix ne baissent pas, malgré la libre circulation.
Le carton du FN, tout le monde l’avait prédit et après tout, les filles Le Pen ne font guère mieux que le MCG allié à l’UDC à Genève. Le seul vrai problème, c’est la prime au gagnant de la démocratie assistée gaullienne, qui donne au premier de classe régional les moyens de gouverner seul, même s’il ne fait qu’un gros tiers de l’électorat. Heureusement que ce système n’est pas appliqué à l’échelon national. Parce que les pouvoirs de police de l’Etat d’Urgence et de la loi sur le renseignement confiés à l’extrême-droite feraient carrément froid dans le dos. Déjà qu’elle est bien trop représentée dans ces milieux…
En Suisse, la proportionnelle contraint au consensus et donc aux alliances de gouvernement, ainsi qu’aux compromis(sions) qui les accompagnent. Du coup le trublion facho (ou autre) qui fait 30% ne détiendra jamais seul les rênes du pouvoir, mais il y a aussi accès beaucoup plus facilement. Dès lors ses idées diffusent et infusent le reste de la société… Tout aussi sûrement qu’en France où le « Front Républicain » n’a jamais empêché le FN de progresser. En fait les deux systèmes français et genevois évoluent en parallèle de manière très étroite, depuis plus de deux siècles, en termes politiques et sociétaux.
Fait notable, la petite république précède le plus souvent la grande de quelques mois, parfois de quelques années, dans ses soubresauts politiques. La France semble juste conduite, par son système et sa taille, à davantage d’inertie et du coup à marquer ses évolutions de manière plus accentuée, plus radicale quand elles surviennent. A l’Historien qui les compare, le microcosme genevois semble servir, bien involontairement, de laboratoire à l’Hexagone. Ainsi la Révolution genevoise a commencé en 1782, puis après un premier échec, s’empare du pouvoir dès janvier 1789. La Restauration s’installe dès janvier 1814, le radicalisme triomphe en 1846, le Front Populaire en 1934 après des émeutes meurtrières en 1933. Le 1er congrès de la 1ère Internationale des Travailleurs se tient à Genève en 1866. On pourrait multiplier les exemples, et notamment la montée de l’extrême-droite.
Le Mouvement des Citoyens Genevois (MCG) est clairement le pendant local du Front National, comme l’UDC l’est de manière un peu moins claire au niveau suisse. Il y a même un « père » historique, baroudeur provocateur au passé trouble, le Président d’Honneur du MCG, Eric Stauffer, dont le MCG nouveau tend à se démarquer pour tenter d’accéder à la respectabilité. Marine Le Pen s’enquiert et s’inspire très régulièrement de la manière dont les choses se passent en Suisse. Sans parler des comptes helvètes de son père, elle est tenue au courant par Dominique Martin, élu de Cluses, l’homme fort du FN en Haute-Savoie… La seule vraie différence entre le FN et le MCG étant que l’ennemi honni du MCG n’est pas l’étranger musulman, bien au contraire (le seul ministre MCG de la République est un Italien d’origine, converti à l’Islam), mais… le voisin français frontalier. Jugés arrogants, les « frouzes » ou les « frontals » prennent la place des résidents suisses d’origine extra-genevoise qu’ils conduisent à la ruine et au chômage… Même si historiquement ce sont en fait les immigrés lointains devenus résidents genevois qui ont pris la place des savoyards, qui étaient déjà près de 80 000 avant 1914...

Comme dans le cas du Front National l’électeur MCG de base se recrute en nombre dans les milieux sociaux défavorisés et les moins éduqués. Qui sont largement, à Genève, constitués d’immigrés arrivés avant la libre circulation, lorsqu’il fallait conquérir son « permis C » comme le graal qui vous ouvrait les portes d’un paradis helvétique régi par un protectionnisme pointilleux en matière de main d’œuvre. Les plus anciens étaient italiens, portugais, espagnols, travailleurs saisonniers catholiques dans la Rome Protestante. Plus récemment, ils sont kossovars, kurdes, turcs, maghrébins, égyptiens, palestiniens souvent musulmans, soudainement soumis à la concurrence de jeunes français diplômés, maniant mieux la langue et prêts à bosser pour moins cher puisqu’ils peuvent habiter de l’autre côté de la frontière, où tout est meilleur marché, à commencer par le logement. La plupart des « résidents » genevois pourraient également aller habiter de l’autre côté, mais ils ne le souhaitent pas. Par crainte de perdre leurs avantages acquis genevois et parce que l’image de la France est très dégradée: en gros, le tiers monde, ils en viennent et n’ont pas envie d’y retourner.

C’est ainsi que les 100 000 frontaliers sont devenus l’ennemi haï. Que 25 000 d’entre eux soient des suisses et double nationaux n’arrange rien. Ils ont passé la frontière pour acquérir un bien immobilier, inaccessible à Genève, ce qui en fait des profiteurs, puisque ceux qui sont restés demeurent locataires... 100 000 frontaliers, c’est un tiers de la population active du Canton, qui compte moins de 25 000 chômeurs. Chasser les frontaliers entraînerait l’écroulement immédiat de l’économie. C’est d’ailleurs l’entrée en vigueur de la libre circulation, couplée à la législation suisse très favorable à l’entreprise, qui a permis le boom économique de ces quinze dernières années. Le taux de croissance genevois, au cœur de l’Europe en crise, régate depuis quinze ans avec celui de Singapour, oscillant entre 2 et 4% par an… De nombreuses entreprises françaises et européennes ont ainsi délocalisé en Suisse, malgré le niveau très élevé des salaires, parce que la flexibilité des lois sur le travail leur permet d’être économiquement plus réactives et performantes.
Problème, les emplois créés sont souvent très qualifiés, Genève se spécialisant dans la très haute valeur ajoutée. L’immigré sans qualification ou celui dont l’enfant n’a pas surperformé à l’école se retrouve largué, dans un environnement de luxe et de privilèges étalés. Un peu la même atmosphère qu’en PACA, sur la Côte d’Azur, où se côtoient la désertification industrielle, quelques technopoles de pointe, la richesse ostentatoire du tourisme de luxe et l’aisance BCBG des riches retraités qui pullulent. Pour les jeunes, pas de travail… Tout comme dans le Nord ou l’Est, sauf qu’on voit peu de yachts, de vedettes du show-biz et de pétromonarques en goguette du côté de Longwy ou de Tourcoing.
Pour les français très moyens qui votent FN, l’idéologie identitaire n’est probablement qu’un catalyseur. La mosquée d’à côté les dérange, de même que d’avoir une ministre beurrette, mais pas plus que ça. S’ils avaient des perspectives économiques et sociales, ils s’en accommoderaient volontiers. Mais ils n’en ont pas et la démagogie du discours populiste n’a qu’à récolter les fruits de la haine qu’elle sème : A Genève « tout est de la faute des frontaliers et de l’Europe ». En France « tout est de la faute des immigrés et de l’Europe ».
Dans un cas comme dans l’autre, on promet la Lune et son contraire : l’augmentation des retraites et du salaire, ainsi que la réduction du chômage. Alors que les mesures de fermeture protectionniste promises ne peuvent qu’entraîner une récession économique… Ce sont les conséquences et l’absurdité du programme que n’a absolument pas abordé Temps Présent. Donner la parole aux aigris d’extrême-droite me parait de bonne guerre, à condition de prendre le temps de déconstruire leur discours. Ainsi à Genève, restreindre l’activité frontalière revient à dénoncer les bilatérales, entrainant mathématiquement la chute de l’activité économique aux niveaux d’avant les bilatérales… Du coup, le chômage des résidents va grimper en flèche ! La seule chose qu’ils auront gagné c’est de ne plus avoir la vitrine de la réussite de leur voisin sous le nez…
Il faut refuser ce cercle vicieux et proposer de vrais objectifs à nos pays, sans jamais hésiter à décrire la vérité aux gens. L’Occident n’est plus maître du monde et le temps des colonies est fini. Or, quoi qu’on en dise, l’Europe et la France en tiraient une part substantielle de leur prospérité. De même que la Suisse et Genève ont bien profité du secret bancaire, qui touche à sa fin. Il faut avancer résolument vers un renouvellement de nos institutions, de notre économie et de notre société pour faire face à ces bouleversements fondamentaux.
La Suisse achève un cycle de toilettage des constitutions cantonales un peu timide, mais pourquoi changer une équipe qui gagne et dans l’ensemble le système suisse donne de meilleurs résultats qu’en France et qu’en Europe… Reste que le chantier des rapports à l’UE reste entier. Pour la France et l’UE, s’inspirer du modèle suisse paraitrait une urgente évidence… Mais pour faire quoi ? La transition énergétique est un fantastique vivier d’emplois et d’opportunités. Or ça urge. Pas seulement à cause du changement climatique, dont on peut discuter l’importance de son volet anthropique, mais parce que notre dépendance aux pétromonarchies, tant arabes que russe est absolument dramatique. Elle fait peser sur notre avenir, notre indépendance et notre civilisation de très lourdes hypothèques.
C’est bien d’une guerre qu’il s’agit, mais d’abord d’une guerre économique, environnementale et philosophique. La gagner est une impérieuse nécessité, pour nos enfants et petits-enfants. Cela demandera de l’abnégation et des sacrifices, de la part des couches les plus modestes de la société comme des plus aisées. Les unes n’allant pas sans les autres. Il faudra y mettre du consensus. Parce que si les systèmes suisses et français évoluent en parallèle, c’est toujours avec une longueur d’avance et un mieux-être incontestable côté suisse. Probablement parce que le consensus qui préside aux décisions à Genève et en Helvétie implique l’adhésion de la majorité et l’acceptation à long terme d’une réforme. Là où le jeu bi-partisan français, en train de voler en éclats, ne semble plus en mesure de faire passer les réformes de fond qui s’imposent pour faire face aux enjeux à venir.

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