13/01/2016

L'insondable (et dramatique) bêtise du MCG

Un dirigeant historique de l’UDC genevoise m’a dit un jour, parlant d’Eric Stauffer : « Son problème c’est qu’il n’a pas la petite lumière qu’on a tous et qui clignote pour nous dire quand on dépasse les limites. Du coup, il se croit invincible ».
On pourrait penser que son porte-serviettes, le « bon flic » Roger Golay, aurait un peu plus de plomb dans la tête. Sa récente interview au sujet des fonds frontaliers, dans la Tribune de Genève, laisse au contraire penser que son mentor a su lui insuffler un peu trop de stupide suffisance. Ainsi explique-t-il que son parti attaque la France et les frontaliers français, qui laissent à Genève l’essentiel de leurs impôts, plutôt que les pendulaires vaudois qui n’y laissent pas un centime, "parce que Calmy-Rey a essayé avec les Vaudois et s’y est cassé les dents".
En clair « on a essayé avec un nain à notre taille, on s‘est pris une claque, alors on essaie avec un géant, cent fois plus gros que nous… »
L’insondable bêtise de la démarche laisse pantois à première vue. A y regarder de plus près, c’est encore pire. Le problème, avec certains déficients, c’est qu’ils se croient malins et échafaudent sans cesse toutes sortes de plans pour arnaquer les gens. Ici, le Conseil d’Etat est le premier visé : l’initiative MCG ne propose rien de concret, hormis de dénoncer un accord existant, fonctionnant à la satisfaction des parties, qui est l’un des facteurs clés de la prospérité genevoise depuis 40 ans. Quid de ce qui se passerait après la dénonciation de l’accord ? Le MCG n’en a pas la moindre idée. Mais quel que soit le résultat, à coup sûr catastrophique, il pourra en rejeter la faute sur les autorités, qui auront mal négocié… On tire une rafale dans les pieds des Genevois, et ce sera la faute des autres, qui n’auront pas su protéger les citoyens de l’ogre français.
Rappelons que si Genève dénonce la clause d’exception qui la concerne dans la convention fiscale franco-suisse,  il y a toutes les chances que ce soit le sort général des autres cantons qui lui soit dès lors infligé. La France impose et reverse, quand elle le veut bien, une somme nettement inférieure à ce que Genève (et Berne, grâce à la péréquation) conservent aujourd’hui. Difficile d’imaginer plus spectaculaire autogoal.
Quant à la très stupide hypothèse belliqueuse de certains avocats genevois, son application ferait immédiatement exploser toute l’économie genevoise et régionale avec. L’idée serait de continuer d’imposer comme avant, à la source, en se moquant de la convention globale franco-suisse et en gardant tout l’argent. Quitte à laisser les frontaliers subir une double imposition, imposés plein pot en France et à Genève. Une telle réduction de la masse salariale injectée dans l’économie locale aboutirait à des fermetures de commerce, des faillites en cascade, des drames humains soldés par des ventes de biens immobiliers en masse qui feraient chuter les prix, sans compter le départ vers d’autres cieux de travailleurs et d’entreprises peu soucieux de vivre dans ce far west législatif. Et comme on sait, ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers.
Rappelons qu'au plan juridique, contrairement à ce qu'avance le MCG, l'OCDE n'a aucune religion à l'égard de l'imposition transfrontalière et ne fait que recommander l'imposition au lieu de domicile en prévoyant toutes sortes d'exceptions. Possibilité abondamment exploitée par tous les pays de l'UE, qui montrent une énorme créativité à cet égard. De fait, chacun fait comme il veut, du moment qu'on évite la double imposition, et donc qu'on répartit les fruits de l'impôt équitablement. Dans ce contexte, penser que la répartition qui résulterait d'un négociation pourrait être plus profitable à Genève qu'aujourd'hui, alors qu'elle est actuellement la plus profitable à Genève de tout ce qui existe en la matière entre la Suisse et ses voisins ou en Europe, c'est une imbécilité pure et simple.
En plus, si on veut instaurer un rapport de forces, il faut commencer par l'étudier. Genève fournit du travail à 0,02% des travailleurs français, dont un certain nombre de suisses et d'étrangers. Le tout représente 25% des travailleurs Genevois. La France abrite par ailleurs 10% de la population genevoise. Oui, parce qu'on parle de 20 000 frontaliers suisses, mais c'est sans compter les non-déclarés et surtout, il s'agit de 20 000 familles... 

Le seul gagnant serait Paris, qui empocherait désormais l’essentiel de l’impôt. Les perdants seraient Genève et les Genevois, la région frontalière exsangue et Berne qui ne perdrait « que » 100 millions par an, à activité économique constante et sans doute beaucoup plus puisque l’activité économique chuterait.
Sauf que voilà, la votation sur les parkings l’a démontré, il traîne à Genève suffisamment de haine et de jalousies anti-frontalière pour qu’une telle initiative ait ses chances, bien qu’elle soit probablement la plus stupide jamais lancée en Suisse, tous cantons confondus… C’est là-dessus que compte le MCG. L’intérêt général et celui des Genevois, il s’assoit dessus, tout ce qu’il voit, c’est la possibilité de se faire mousser et après moi le déluge…

12/01/2016

Oui à la Traversée. Pour le péage, on verra plus tard, à condition qu'il soit très modique.

Passé inaperçu à sa sortie il y a deux mois, un rapport d’experts fait couler beaucoup d’encre depuis le dernier week end. Mêlant avis de droit et business plan, ce rapport envisage la faisabilité juridique et économique d’un partenariat public privé pour le financement de la traversée du lac.
En clair, il répond à quelques questions de fonds : un péage pourrait-il faciliter la mise en place de la traversée et si oui, à quel prix, sur quelle durée et dans quelles perspectives de rentabilité pour les investisseurs privés et de coût pour les collectivités publiques. Un article d’un journaliste de la Tribune a mis le feu aux poudres. Il a en effet isolé et monté en épingle l’une des conclusions du rapport. Soit le constat qu’un péage réduirait l’impact bénéfique de la traversée, en dissuadant certains usagers de l’utiliser et du même coup la rentabilité de l’affaire pour les investisseurs, sauf si un péage urbain était également mis en place. Ce qui repousserait vers la traversée les transits automobiles par les ponts de la ville.
Chacun connait la propension des Genevois à refuser tout ce qui pourrait leur coûter et dit comme ça, l’article est un véritable scud décoché sur le projet de traversée, à quelques mois de la votation. On aurait aimé que l’article rappelle qu’un tel péage urbain était aujourd’hui réclamé par les verts et par le MCG (qui veut évidemment mettre les postes de péage aux frontières) et que l’Etat y songe, traversée ou pas. Alors que du coup, dans l’esprit des gens, le péage sera lié à la traversée, ce qui n’est pas le cas.
Ceci étant, comme l'évoque l'auteur de l’article, le rapport dresse une analogie avec une étude d’impact zuricoise selon laquelle la non-construction de la traversée coûterait des milliards à l’économie genevoise rien qu’en temps perdu dans les embouteillages et en effet dissuasif sur l’implantation des entreprises – ou incitatif sur leur départ. Ce sans même tenir compte des énormes quantités de pollution rejetées inutilement dans les bouchons, au cœur de la cité et sur les quais, qui devraient être un joyau commun.
En introduction, l'étude parle de « dizaines de milliards », ce qui est vague. Mais si l’on part sur l’idée que cela pourrait être 3 dizaines (ce qui reste un brin de fourchette bas), on arrive à un milliard par an. Soit, les coûts de construction étant estimés entre 2,5 et 4 milliards, un ouvrage qui nous fait faire du bénéfice, parce que l’économie genevoise, quelque part, c’est nous tous, en 3 ou 4 ans déjà… Plus loin l'étude réduit son estimation des bénéfices à une dizaine de milliards sur 50 ans, ce qui reste considérable.

Dès lors la question du péage paraît mal posée. Si le privé intervient dans le financement, c’est pour gagner de l’argent. Il peut le faire de deux manières :

  1. en assumant une part de risque, à travers un péage qui devra avoir une rentabilité relativement rapide, ce qui augmente son coût (le rapport propose 8 Francs !), mais du même coup réduit sa clientèle (oui, c’est un cercle vicieux) et surtout, en réduisant la clientèle, réduit l’impact positif de la Traversée en renvoyant des véhicules vers les ponts de la ville. Ce qui n’est pas du tout le but, ni l’intérêt de l’économie genevoise.
  2. en prêtant à long terme à l’Etat et en se contentant d’un intérêt, sans prise de risque. Ce qui laisse l’Etat libre d’établir un péage à très bas prix, donc sans effet pénalisant, ou pas de péage du tout, considérant qu’il suffit de puiser dans les rentrées fiscales en cours ou, pourquoi pas, prévoyant une taxe spéciale sur les entreprises ou sur les automobiles ou les deux.

Il parait clair que la formule 2 serait hautement préférable, car elle permet d’envisager le projet qui sera vraiment le meilleur pour les Genevois et pour Genève, son agglomération et son économie, plutôt que celui qui sera le plus rentable financièrement, ce qui n’est pas forcément la même chose.

Ce qui est sûr, c’est que la votation de juin ne sera pas un choix pour ou contre un péage, mais pour ou contre une traversée. Qui pourrait éventuellement être financée par un péage. Ou pas. Ce choix-là sera fait ultérieurement, notamment après l’étude des financements attendus de Berne et de l’Union Européenne, puisqu’il s’agit d’un projet qui de fait est transfrontalier et que l’UE dispose des fonds importants pour ce genre de projets, l’autoroute passant par Genève faisant par ailleurs partie d’un réseau européen.

Pour ma part, j’accepterai un péage modique qui ne serait pas dissuasif, avec une formule qui ne devrait en tout cas pas dépasser 50 francs par mois pour les pendulaires. Mais rien de plus coûteux. L’autorité publique doit aussi être en mesure d’imposer sa loi et donc l’intérêt supérieur des Genevois à d’éventuels partenaires privés.