20/10/2016

Les trolls du Kremlin confondent trailer et telenovela

C'est quand même amusant, ce tropisme de l'extrême-droite européenne pour le maître du Kremlin... Qui base lui-même sa propagande interne sur la lutte contre le fascisme supposé des Ukrainiens. Dernier en date à entonner son ode à la gloire des velléités guerrières de la Grande Russie selon lui injustement attaquée, Pascal Décaillet. Qui reprend sous sa plume tout l'argumentaire de son copain Despot, propagandiste en chef de Freysinger.
Pour ces ennemis déclarés de l'Union Européenne et de l'Alliance Atlantique, le mal est américain. Forcément. Obama est donc coupable d'installer des missiles d'interception en Pologne. Bon l'OTAN dit d'interception, les Russes disent d'attaque, le missile nouveau pouvant prétendent-ils faire les deux, et être chargé d'une tête nucléaire au besoin. Perso, je n'en sais rien, mais admettons.
Là où Décaillet sombre dans la propagande pure et simple, c'est qu'il ne présente qu'un court extrait d'un épisode d'une histoire qui est en fait une telenovela interminable. En tout cas, on l'espère sans fin, ou avec une fin heureuse, genre Poutine démissionne, le Kremlin arrête de se monter le chou, entre en guerre contre la corruption interne et rentre dans l'OTAN. Oui je sais, on parle de fiction, là.
Dans la réalité, donc, en 1990, après la chute du Mur, le programme d'interception américain, la fameuse Guerre des Etoiles, est arrêté. Puis en 1999, il est réanimé. Parce que Primakov et la Russie montrent les dents en soutien des Serbes, orthodoxes, qui mettent le boxon en ex-Yougoslavie. Bien sûr, je résume, mais au Kossovo, comme auparavant en Slovénie ou dans leurs rapports à la Croatie, les Serbes de Milosevic ont montré dès le départ une volonté impérialiste de transformer l'Etat fédéral yougoslave en Etat national à dominante serbe, ce qui a abouti à la partition de la Yougoslavie.
Il se trouve que c'est la politique prônée par Primakov, d'abord patron du SVR (le nouvel équivalent russe de la CIA) dès 1991, puis ministre des affaires étrangères de 96 à 98, puis premier ministre durant les évènements de Serbie. Arabophone, Primakov est l'ancien boss surdoué du KGB dans les pays arabes. Pendant la guerre froide, il est parvenu à faire passer dans le camp pro-soviétique le Yémen du Sud (Aden), l'Egypte, l'Algérie, la Libye, l'Irak et la Syrie. Un paquet d'anciennes monarchies et de colonies françaises ou britanniques tombées dans l'escarcelle...  
A son arrivée au pouvoir, il a deux axes : se redéployer en direction des mers chaudes et des pays arabes et reprendre la main sur les ex-colonies soviétiques du Caucase et d'Europe de l'Est. En particulier sur ce qu'on appelle à Moscou "le monde russe". Un peu comme à Berlin, on parlait de "lebensraum". Ce qui inclut la Grande Serbie, slavophone et surtout orthodoxe. Sauf que sans les croates catholiques, les bosniaques musulmans, les Macédoniens et les autres, la Serbie est en réalité toute petite. Qu'à cela ne tienne, on va faire de toute la Yougoslavie un pays à dominante serbe et pro-russe...
Evidemment, "les autres" ne sont pas d'accord. Qu'importe... La tradition russe, en matière de management des populations, se résume depuis Staline à massacrer d'abord, pour causer ensuite avec les rares survivants. On peut rappeler Budapest en 56, Prague en 68, dont le printemps fut écrasé par 6300 chars... S'ensuit un enchaînement de massacres, de déplacements de populations (encore une grande tradition soviétique) et de vengeances et contre-vengeances diverses auxquelles participent activement, "au sol", des "volontaires" russes, mêlés aux forces serbes. Ainsi à Srebrenica, où 8000 musulmans sont exécutés, il y a un bataillon de volontaires russes dans lequel a servi un officier prometteur, futur "héros" des massacres de tchétchènes, colonel du KGB, artisan de la prise de la Crimée et ministre de la guerre au Donbass, Igor Guirkine dit Strelkov. Sans parler des livraisons d'armes russes...
Les parties adverses, croates, kossovares ou bosniaques ne sont pas en reste en termes de cruauté et de vengeance, mais à moindre échelle. Primakov se frotte les mains: alors que l'Europe se construit et se renforce des anciens pays du pacte de Varsovie, elle se montre incapable de ramener la paix en son sein. De guerre lasse, au bout de 8 ans de conflits ininterrompus en ex-Yougoslavie du fait de l'impérialisme serbe, l'OTAN décide de bombarder Belgrade, qui de fait opprime les autres nationalités désireuses d'indépendance.
L'expansionnisme russe se poursuit les années suivantes par le massacre des Tchétchènes, puis par la guerre faite à la Géorgie pour lui arracher des lambeaux de territoire. Les derniers épisodes étant l'Ukraine, dont Moscou refuse le rapprochement avec l'Union européenne. L'affaire de Géorgie décide l'administration américaine à monter d'un cran dans la réactivation de son programme anti-missiles. D'autant qu'au terme d'un deal avec Poutine, Primakov a été nommé ministre du redressement industriel en 2001. En clair, il est chargé de reconstituer le complexe militaro-industriel et nucléaire russe. Il a carte blanche et chèque en blanc, la majeure partie de ses financements restant occultes, et Primakov est très compétent. Aujourd'hui, la Russie est passée devant les USA en termes de puissance de feu nucléaire. Et elle développe des armes ultra-modernes.

En fait, la Russie retombe dans les travers de l'URSS, mettant toutes ses forces dans le militaire et le nucléaire, qui sont les seules choses qui marchent vraiment, au détriment du reste de l'économie, ruinant petit à petit le pays malgré la manne pétrolière. Au final il ne peut y avoir que deux issues à une telle attitude. L'écroulement de l'intérieur, comme ce fut le cas de l'URSS, mais ce peut être long, ou la guerre dont l'issue risquerait fort d'être fatale pour tous. La 3ème option, l'expansion continue de l'Empire se nourrissant de ses conquêtes sur un occident faible et apeuré étant évidemment le pari du Kremlin. Celle que défendent, consciemment ou pas, les trolls qui le soutiennent. Sauf que Hollande, Merkel, May, les Polonais et quelques autres, le pacifiste Obama inclus, ne sont pas prêts à se laisser faire.

Alors des missiles américains en Pologne ? Oui, mais parce que Poutine a placé ses missiles nucléaires Iskander dans l'enclave de Kalinine. Ils menacent directement Varsovie, les Etats Baltes et les capitales scandinaves, voire Berlin. Plus des bombardiers stratégiques (= potentiellement nucléaires) au Venezuela et des batteries de missiles nucléaires à longue portée dernière génération en Sibérie, braqués  sur Seattle et San Francisco...  Un truc très russe, ça, quasiment médiéval que ces enclaves russes au beau milieu de l'Union Européenne. Si celle de Kalinine est officielle, résidu de la seconde guerre mondiale, celle de Transnitrie est "off", mais bardée de soldats russes tout de même. D'où les bases anti-missiles de l'OTAN juste en face en Roumanie, etc. 
Bref, on est bel et bien en présence d'une escalade. Clinton-Bush-Obama face à Poutine-Medvedev-Poutine nous rejouent le film des accords de Genève Reagan-Gorbachev, mais à l'envers. Savoir qui a commencé ne signifie plus grand chose, à ce stade, l'important étant de savoir comment ça va finir. Mais tout de même, la responsabilité du Kremlin parait écrasante dans la mesure où l'impérialisme américain, fondamentalement, est économique. Même si Washington possède l'armée la plus puissante du monde, son pouvoir et sa suprématie dont d'abord ceux du business. Là où précisément, la Russie ne parvient pas à régater, empêtrée qu'elle est dans la corruption et le dirigisme économique à contresens de l'oligarchie politique.
Malheureusement, les gens au pouvoir à Moscou sont des revanchards qui ne parviennent pas à prendre acte de la fin de l'Empire soviétique. Etre juste la puissance secondaire qu'ils sont de fait économiquement ne les satisfait pas. 
J'étais contre la guerre de Bush en Irak. Je le suis toujours. Mais l'opposition à l'attitude agressive des Etats-Unis doit rester démocratique et pacifique. Sur ce terrain, nous pouvons changer les choses. Obama le pacifiste a été élu pour remplacer Bush et séduire le reste du monde. Il n'y a que partiellement réussi, mais sa politique est incontestablement différente de celle de son prédécesseur.
Si on se place d'emblée sur le terrain de la confrontation nucléaire comme le fait Poutine, challengeant toutes les actions occidentales à grands coups de propagande et de déstabilisation souterraine (l'ancien colonel du KGB a très richement doté tous ses services secrets), on court à la catastrophe. Prétendre que c'est l'Occident qui fait monter les enchères n'est qu'un gros mensonge. Pour une raison très simple: sur le terrain de la confrontation civile, économique, l'Occident est sûr de gagner. Tandis que le terrain militaire est le seul où la Russie de Poutine pourrait nous donner du fil à retordre, voire  pire: engendrer des risques mortels pour la planète entière. Pourquoi y aller, à moins d'être contraint et forcé ?

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