08/11/2016

Quand l'extrême-droite change de stratégie

Mais quelle mouche a donc piqué le porte-voix de l’extrême-droite genevoise ? Pendant des années,  il nous a rebattu les oreilles avec la théorie du « front contre front », droite contre gauche, vouant aux gémonies le consensus helvétique qui avait fait le succès de ce pays. « A mort le centre », semblait son credo. Et puis soudain, il nous sort le vieux truc des corporations. En gros, suppression des syndicats, remplacés par des organismes regroupant patrons et ouvriers dans la même structure, par branches et même par entreprises.
Comme on lui fait remarquer que c’est un vieux truc, mais un vieux truc fasciste, il corrige le tir, et invoque les années trente, la paix sociale et le hérisson fédéral recroquevillé sur lui-même, pendant qu’au dehors, les grands d’Europe ferraillaient. Bla, bla, bla…
La situation d’aujourd’hui ressemble effectivement fâcheusement aux années trente, mais comporte des différences notables. Aucun de nos voisins d’Europe ne se fait la guerre. L’UE est constituée et même en cas de Brexit, le Royaume désuni restera dans l’OTAN. Si risque de guerre il y a, c’est bien plus à l’est. Le rôle du vindicatif qui veut étendre son lebensraum à minima sur toutes les zones où des gens parlent sa langue (ou pratiquent sa religion), et probablement au-delà, ce n’est plus l’Allemagne, mais la Russie. Dont un certain nombre de Romands se font les complices objectifs, comme dans les années trente, quelques Romands travaillaient ouvertement pour l’Allemagne nazie. Et quelques autres pour l’URSS stalinienne.
L’autre point commun avec les années trente, c’est évidemment la nature despotique, populiste et structurée autour d’un pouvoir personnel des régimes qui nous menacent, nous, les démocraties. NOUS, LES DEMOCRATIES… C’est bien pourquoi, comme pendant la seconde guerre mondiale, en cas de conflit, la neutralité ne saurait être que de principe et soutenir en fait discrètement, en quelques actions décisives, la lutte des démocraties pour le progrès humain.

Le porte-voix de l’extrême-droite genevoise ne se place pas ouvertement dans cette logique de confrontation internationale. Seule l’intéresse vraiment la politique suisse et dans ce contexte, ce qu’il vise, c’est la conquête du pouvoir par les forces qu’il accompagne et promeut depuis plus de vingt ans. Au plan genevois, il en est même le démiurge. Qui dit prise de pouvoir, dans nos pays démocratiques, dit rapport de forces. D’où la longue campagne visant à radicaliser les fronts, pour tenter de mettre en place une alliance des droites qui serait évidemment dominée par la droite dure, sur le cadavre du centre.  Sauf que ça ne marche pas. Parce que sur la mère des batailles, l’ouverture des frontières, les libéraux, les centristes et les entrepreneurs font finalement cause commune et que la gauche de gouvernement, syndicaliste, partage leur vision : la fermeture des frontières, c’est la mort de l’économie. Donc de l’emploi.
Cette alliance de fait de la droite libérale et de la gauche syndicale, sur les principes démocratiques du système, représente la substantifique moelle du consensus helvétique et cela n’a rien à voir avec le corporatisme fasciste que l’on prône chez les populistes. L’alliance repose sur le constat qu’une économie forte et prospère est l’alpha et l’omega de toute répartition. Après, sur les clés de répartition, la lutte continue et se déroule sur la base de revendications syndicales et de rapports de force. Là où le corporatisme met l’ouvrier à disposition du patron. Avec de grandes claques paternalistes dans le dos.

Du genre de l’appel de notre porte-parole à constater que les mesures d’accompagnement et de protection de l’emploi restent minimales et peu efficaces face  la concurrence. En oubliant de dire que ce sont précisément les forces de la droite la plus dure, nationale et anti-européenne qui s’y opposent farouchement et en retardent la mise en place, au Tessin comme ailleurs.  

Les causes du spectaculaire retournement de stratégie de l’extrême-droite sont claires : puisque le centre, la droite libérale et les entrepreneurs ne veulent pas rentrer dans son jeu, elle s'en va faire son marché à gauche. Où toute une partie souverainiste des classes travailleuses ne voit le problème que par le petit-bout de la lorgnette : l’ouverture des frontières augmente notablement la concurrence sur le marché de l’emploi. Sans voir l’autre côté des choses : elle l’augmente, oui, mais sur un marché de l’emploi en expansion. Si on referme les frontières, la concurrence sur le marché de l’emploi sera réduite, mais sur un marché en contraction. Voire en très forte contraction. Ce qui non seulement réduira les rentrées fiscales et donc les aides sociales et la qualité de vie globale, mais aussi réduira drastiquement le nombre d’annonces et de postes vacants…
Cette incompréhension des mécanismes de l'économie et de la démocratie ouvre un terrain propice aux populistes et autres complotistes qui s'y engouffrent et recrutent en nombre.
Au final, tout le monde y perd. Parce que le pays, en se refermant, périclite. Et que l'on ne vienne pas nous raconter qu'on va se refermer en restant ouverts. Les miracles ça n'existe pas et encore moins dans un monde concurrentiel où tout le monde est prêt à saisir la moindre défaillance du voisin.
La tradition ouvrière, en Suisse comme ailleurs, est d’unir les travailleurs de tous les pays. Pas de les opposer les uns aux autres, ce qui porte un nom : le nationalisme et la guerre. Ce nationalisme qui va de pair avec le populisme, la haine de l’étranger et le despotisme du pouvoir personnel de leaders charismatiques incompétents.

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