24/12/2017

Négociations Suisse-UE: pas la guerre, mais la fin du privilège helvétique

 

Et si on parlait chiffres ? La Suisse est, de tous les pays européens, celui qui profite le plus des facilités offertes par l'UE. Elle achète et vend plus à l'UE, en proportion, qu'aucun pays de l'UE. Et malgré sa petite taille, elle est le 3ème client de l'UE (derrière les USA et la Chine) et son 3ème fournisseur (derrière la Chine et les USA, juste devant la Russie et son gaz...). Ceci pour les biens matériels, parce que pour les services, la Suisse est le deuxième client et le deuxième fournisseur, derrière les USA !

 

C'est dire si les liens sont étroits, d'autant qu'évidemment, pour la Suisse, l'UE est de loin son plus gros client et son plus gros fournisseur, dans tous les domaines.
Du coup, lorsque la Tribune de Genève affirme cette semaine que la Suisse et l'UE ont déterré la hache de guerre, cela sent la catastrophe... Mais en vérité, le mot est fort et surtout faux: Nulle guerre n'est déclarée!
On reste dans un cadre de négociations commerciales et politiques. Le seul changement, c'est que la Suisse avait pris l'habitude d'un ton européen très conciliant, débouchant sur des traités largement favorables à l'économie suisse. Ce qui n'empêchait pas l'UDC de hurler à la dictature impérialiste...
Une dictature qui vous enrichit et booste votre économie, j'en connais qui en redemanderait... On est là dans le pur fake news, typique de l'extrême-droite.
En fait, après le refus de l'EEE en 92, la Suisse a connu huit années de stagnation ou de faible croissance économique, nettement inférieure à celle de l'UE. Elle ne s'en était sortie que par l'introduction des bilatérales, qui lui donnaient accès au marché européen dans de nombreux domaines, en échange notamment de la libre circulation. Les diplomates suisses avaient fort bien travaillé et la Suisse en retirait nettement plus d'avantages que d'inconvénients. D'ailleurs, personne ne souhaite vraiment revenir en arrière, même à l'UDC.
Du point de vue européen, en revanche, on avait un peu l'impression de s'être fait avoir et d'avoir lâché trop de lest... Mais c'était de bon coeur : vue de Bruxelles ou de Strasbourg, la Suisse de Denis de Rougemont reste la matrice spirituelle de l'Union. On l'aime et tout le monde espérait voir la demande d'adhésion sortir du congélateur. Du coup, même si la Suisse n'était pas membre, on l'écoutait avec attention. L'introduction du droit d'initiative européen, par exemple, est une suggestion des diplomates suisses, soucieux de préparer un cadre qui pourrait faciliter l'intégration de la Confédération.
Sauf que depuis deux ans, le vent a tourné : la votation du 9 février contre la libre circulation (qui était la principale contrepartie d'un deal global très favorable); le retrait de la demande d'adhésion; l'élection d'un eurosceptique, Ignazio Cassis à la place d'un jeune leader issu du NOMES, Pierre Maudet; le rapprochement du PLR et de l'UDC... Et surtout le refus d'une juridiction pour chapeauter les relations communes. Ce qui fâche beaucoup Bruxelles car cela fait peser la menace d'une grave crise politique à chaque problème, au lieu d'un traitement juridique et dépassionné des sources de conflits.
Tout cela dans un contexte tendu de Brexit et de guerre économique, pour le coup, déclenchée par la Russie contre l'UE dès son adhésion à reculons à l'OMC en 2012.
Du coup, le nouveau milliard de cohésion, dont le Conseil Fédéral faisait le fer de lance de sa politique parait un peu quiqui, voire carrément pingre. Rappelons qu'il s'agit d'un milliard sur 10 ans, soit cent millions par an. Moins du millième de ce que la Suisse exporte vers l'UE chaque année.
Cette contribution de cohésion représente 0,07% du budget de l'UE alors que le PIB suisse équivaut à 4% du PIB de l'UE. La Suisse paie donc très nettement moins que si elle était membre, tout en s'attendant à bénéficier des mêmes avantages économiques que si elle l'était...
On peut comparer autrement : le budget de l'UE représente 1% du PIB européen. A ce tarif, la Suisse devrait verser près de 7 milliards par an, et non 100 millions, mais elle recevrait en retour de nombreuses aides européennes.
Soyons plus précis, la contribution nette de la France (ce que la France verse, moins ce qu'elle reçoit) représente 0,4% de son PIB alors que les 100 millions annuels de cohésion ne représentent que le 0,014% du PIB suisse... trente fois moins...
Or la Suisse tire l'essentiel de sa richesse de son commerce extérieur et les deux tiers de son commerce extérieur se font avec l'Europe, tandis que la part du commerce extérieur dans la richesse française est beaucoup plus faible et qu'à peine un cinquième de celui-ci se fait avec l'UE...
Vous allez me dire : « Mais la Suisse n'est pas membre de l'UE, pourquoi devrait-elle contribuer autant qu'un pays membre, sans les droits afférents ? » Pour l'heure, il ne s'agit pas de contribuer autant, mais de contribuer dans une proportion qui soit plus en rapport avec ce qu'elle en retire. L'Union Européenne est le principal terrain de jeu des entreprises suisses. Et de loin. Elles en tirent les deux tiers de leurs revenus à l'exportation et les hauts revenus suisses dépendent en bonne partie des facilités faites au commerce et aux échanges de marchandises et de services dans l'Union. Facilités qui ont un coût, assumé pour l'essentiel par les plus riches des Etats membres.
La Grande Bretagne – avec l'exemple suisse dans le viseur - a cru pouvoir y échapper tout en continuant de bénéficier des avantages du marché unique. Les négociateurs européens lui ont fait comprendre que cela n'allait pas être possible.
Du coup, c'est maintenant la Suisse qui est sur la sellette. Profiter du beurre, du lait et des avantages de la crémière devient franchement compliqué quand on attire l'attention par des déclarations tonitruantes ou des votes intempestifs qui remettent en cause les rares détails dérangeants d'accords particulièrement favorables par ailleurs...

Les commentaires sont fermés.