20/01/2018

Billag, fake news et objectivité

Bon, le sondage qui donnait le non à No Billag largement gagnant est donc un sondage bidon. Sans réelle représentativité, à partir des clics des lecteurs de Tamedia. Qui marche sur des œufs, en tant que principal éditeur de Suisse: la disparition de la SSR lui permettrait d'augmenter ses revenus publicitaires, mais mener campagne ouvertement lui donnerait une fort mauvaise image auprès de larges pans de sa clientèle... et aussi de ses employés journalistes, plutôt hostiles à l'initiative...
Ceci dit; le fossé demeure entre une bonne partie des professionnels des médias et certaines sensibilités du pays. Les deux parties se voulant objectives et neutres sans l'être le moins du monde. Le journalisme est un métier subjectif. C'est d'ailleurs pourquoi je l'ai choisi, il y a 42 ans, au lieu de l'ethnographie que j'avais étudiée (tout aussi subjective, mais le dissimulant sous un verbiage pseudo-scientifique... Ce qui est un autre débat).
Il faut certes séparer le fait du commentaire, mais l'énoncé des faits serait peut-être objectif s'il était exhaustif, or il ne l'est jamais. Par définition, le journalisme est sélection des faits et ceux qui sont soulignés et mis en valeur dépendent de la sensibilité du journaliste.
Après, il est faux d'affirmer que la SSR est une entreprise gauchiste, de même qu'elle n'a rien d'une télé d'état soviétique. Ou fasciste. Les diversités y sont nombreuses et globalement respectées - même si j'ai jadis pris la porte de la tour à la suite d'un désaccord purement idéologique avec Claude Torracinta.
La télé est plus à gauche que la radio, par exemple, et au sein des différents secteurs et départements, cela reste très varié. Les convictions personnelles des journalistes priment et celles-ci sont fort disparates, reflétant la diversité des opinions publiques, même si chaque producteur et donc chaque émission à sa propre couleur...
Certes, le tropisme est certainement plus à gauche que dans la banque, mais précisément, les journalistes ont choisi de faire de l'info et de la culture et pas de la finance. Ils sont un pouvoir, essentiel à la démocratie, comme l'argent - et donc la finance - en est un. A côté de l'exécutif, du législatif et du judiciaire... No Billag veut dans les faits supprimer l'indépendance de ce 4ème pouvoir et c'est une attaque directe de la démocratie.
Une fois que No Billag aura été repoussée, - espérons-le, car rien n'est gagné - il y a cependant un vrai chantier à ouvrir. La Suisse a besoin de médias indépendants qui lui ressemblent et sans aide publique, c'est financièrement impossible. Seulement, ceux-ci doivent mieux refléter la diversité du pays et pour cela il faudra résoudre deux problèmes essentiels:
1) assurer une meilleure diversité des opinions et des sensibilités - sans pour autant surprivilégier les "bons clients", les grandes gueules et les extrémistes, qui font certes de l'audience, mais sont surreprésentés par rapport aux sans voix... Qui par définition, ne s'expriment pas forcément bien...
2) Le système est ainsi fait qu'il accorde à certains des rentes de fonctionnaires tandis que d'autres, les vrais créatifs, doivent se battre pour survivre. Et ce sont les fonctionnaires qui détiennent quasiment un pouvoir de vie et de mort sur les indépendants. Pour ma part, je suis heureux d'avoir été éjecté de la Tour dorée des fonctionnaires et d'avoir du me battre dans le vrai et vaste monde. J'ai certainement fait des choses et mené une vie beaucoup plus intéressante que si j'étais resté salarié. Mais qu'est-ce que c'était dur, et ça l'est encore.
Tout le système est ainsi conçu, y compris l'aide à l'audiovisuel, qui passe par des commissions jugeant de la qualité des projets, mais qui aboutissent à privilégier toujours les mêmes boîtes de production, qui deviennent de quasi fonctionnaires, ce qui a de bons côtés (professionnalisme, train de vie assuré, etc...) mais nuit certainement au renouvellement et à la diversité.
Pour répondre à la mort des journaux, politiques et journalistes réfléchissent à un schéma d'aides construit sur le même principe, qui permettrait de financer une enquête, par exemple, sur la base de l'examen du projet par une commission ad hoc. Une idée intéressante, qui devrait permettre à de vraies enquêtes de voir le jour... Seulement il ne faudrait pas que cela aboutisse à n'arroser toujours que les mêmes.
Je n'ai pas de recettes miracles. Le système des commissions d'experts a une fâcheuse tendance à tourner en boucle, mais au moins il fonctionne. Même si je n'ai JAMAIS, en 27 ans d'existence professionnelle, obtenu d'aide de ces commissions d'experts du cinéma - ce qui ne m'a pas empêché de faire des films diffusés parfois dans le monde entier - je ne suis pas pour jeter le bébé avec l'eau du bain. Pas plus que je ne suis pour supprimer la SSR. Cela produit, parfois de bonnes choses et même d'excellentes. Mais il faut trouver le moyen d'ouvrir davantage la parole aux exclus, qu'ils soient professionnels ou essaient de l'être, ou simples manants muets du marais. Et faire en sorte, aussi, que les décideurs ne le soient plus "à vie", car dans le vrai monde, que ce soit en politique ou dans celui du business, personne n'est inamovible et chacun doit être confronté à la perspective du renouvellement de son poste, de ses habitudes et de ses privilèges. C'est sain et salutaire.

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