11/08/2018

Le Kremlin crée deux paradis fiscaux sur l'ex-modèle helvétique

Il y a pas mal de temps que j'ai écrit que l'une des raisons de l'attitude agressive et destructrice de Poutine - outre la peur que lui a fichu la mort de Kadhafi et tout ce qu'on sait de ses désirs de revanche néo-staliniens - c'est le combat mené par l'OCDE pour mettre fin aux paradis fiscaux.
S'il n'a plus d'endroit pour planquer et faire fructifier ses milliards, Poutine est mort. Politiquement, il ne tient que parce qu'une part importante de la population russe et de ses soutiens internationaux n'a pas conscience de sa fortune colossale, volée à l'économie russe et in fine à la collectivité.
Ces deux paradis fiscaux qu'il veut mettre en place (la loi est devant la douma russe) l'un à côté de Vladivostock pour essayer de capter l'argent asiatique et l'autre dans l'enclave de Kaliningrad, au milieu de l'UE, naissent de ça et aussi de sa volonté de casser toute velléité de gouvernance supranationale. Or la fin des paradis fiscaux en est la clé, car les paradis fiscaux sont ce qui permet aux milliardaires d'exister et ce pourquoi les milliardaires se liguent contre la mondialisation qui fatalement, démocratiquement, finira forcément par les interdire.
Du coup, Poutine prend des risques supplémentaires, parce qu'il risque de voir toute l'économie russe mise à l'index si celle-ci protège et entretient des paradis contre la volonté du reste du monde.
Quand à ceux, il y en aura toujours qui souhaiteraient aller s'abriter dans ces endroits mal famés, ils doivent savoir que tout ce qui s'y fera sera immédiatement accessible aux sbires du Kremlin, qu'ils risquent d'être isolés de l'économie mondiale et que l'économie russe n'est de loin pas ce qu'il y a de plus attrayant pour faire fructifier son argent. Donc à l'abri du fisc, oui, mais pas de la voracité du Kremlin si les choses tournent mal et surtout sans perspectives de gain sur les placements. Rien de plus rien de moins que des structures de blanchiment pour de l'argent mafieux.
 
Si vous voulez en savoir davantage sur les interactions entre services secrets, finance et politique, aidez-nous à diffuser largement notre web-série documentaire "Complots" :
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08/08/2018

Quand les James Bond Vietnamiens se font prendre la main dans le sac

le 23 juillet 2017, Trinh Xuan Thanh se promène paisiblement au célèbre parc zoologique de Berlin. En compagnie d'une jeune et jolie demoiselle, sa maîtresse, qui vient d'arriver du Vietnam, il révise l'examen qui doit décider le lendemain de son statut de réfugié. Depuis que l'ancien consul du Vietnam à Genève a demandé l'asile en Suisse, les défections se multiplient parmi les dignitaires du régime de Hanoï. Trinh Thanh, préfet de région, a ainsi pris le large avec femme et enfants en 2016 et rejoint l'Allemagne où il avait fait ses études. Lorsque le Gouvernement vietnamien porte plainte contre lui pour corruption et sollicite son extradition, il prend peur et demande l'asile politique, entrant dans une semi-clandestinité avec sa famille. Sa jeune et jolie maîtresse qui le rejoint alors est la fille d'un haut dignitaire du régime.
Elle a probablement été suivie, car plusieurs hommes les entourent et les forcent à monter dans un bus VW. La jeune femme renâcle, hurle, ameute les passants, se débat au point de se faire casser un bras. Les témoins relèvent le numéro d'immatriculation du bus, loué par le patron vietnamien d'un bureau de change de Prague, qui se dirige vers l'ambassade vietnamienne à Berlin. La jeune femme y est déposée sous bonne garde. Elle rejoindra le Vietnam quelques jours plus tard, encadrée par des agents du "Bureau N°1 " de la sécurité vietnamienne. En clair, les services secrets. Depuis, on est sans nouvelle d'elle...
Au moins un général, commandant du-dit Bureau N°1 et d'autres officiers supérieurs rejoignent le groupe, qui se sépare bientôt en deux, les officiels prenant la route pour Bratislava, où doit se tenir trois jours plus tard une réunion des ministres de la sécurité slovaque et vietnamien. Thô Lâm, le Ministre Vietnamien, membre du Bureau Politique du Parti Communiste Vietnamien, écourte la réunion dès l'arrivée de ses hommes et demande à son homologue slovaque de pouvoir rentrer plus tôt que prévu sur Moscou, à bord de l'Airbus A319 officiel slovaque qui a été mis à sa disposition par le ministre de l'intérieur slovaque Robert Kalinak.
L'avion, avec deux généraux et un ministre vietnamien à bord, fait escale à Prague où le cambiste a rendu le bus VW et où Trinh Thanh, bien encadré est embarqué dans l'appareil, en passant par le salon VIP, muni d'un passeport diplomatique, sous un faux nom, son passeport étant resté à Berlin. Le président slovaque a présenté depuis ses excuses à l'Allemagne, affirmant que son ministre avait été berné et promettant une enquête détaillée… Qui laisse planer quelques doutes sur la probité de Kalinak, démissionné depuis à la suite d'une autre affaire peu reluisante: l'assassinat d'un journaliste slovaque qui enquêtait sur les liens de corruption entre la mafia, les intérêts russes et certains membres du gouvernement slovaque, qui est une coalition entre la gauche populiste et l'extrême droite. Du coup, les médias slovaques se demandent s'il n'a pas été moins naïf qu'il veut bien le dire et s'il n'a pas été un dupé consentant.
A Moscou Domodedovo, le groupe au complet quitte l'airbus officiel pour monter apparemment dans le vol régulier de Vietnam Airlines qui décolle à 19h le 27, avec à son bord un Trinh Thanh sans doute drogué et toujours sans passeport. Le surlendemain, Trinh Thanh réapparait à la télévision vietnamienne, fatigué et meurtri. Il déclare avoir détourné des fonds publics et être rentré au Vietnam volontairement, ce que son épouse, restée en Allemagne avec ses enfants, dément fermement. Mais au procès qui s'ouvre à Berlin, elle hésite à témoigner devant les employés de l'ambassade vietnamienne présents dans la salle, craignant des représailles sur son mari et sa famille au pays. Le tribunal ordonne alors le huis clos. Trinh Thanh est alors condamné à la prison à vie.
Le contre-espionnage allemand est d'autant plus remonté que l'officier de sécurité vietnamien venu coordonner l'enlèvement avait bénéficié d'un stage de formation d'un an en Allemagne. L'enquête est minutieuse. Les GPS des voitures de location livrent le détail des parcours et des arrêts, permettant de remonter la piste jusqu'au Ministre de l'intérieur vietnamien. Mis en cause, Hanoï réplique en menaçant d'annuler l'achat de 800 BMW et en expulsant l'agent local de la marque, tandis que Berlin parle de réduire la coopération économique... Et que la justice allemande condamne le patron du bureau de change qui arrêté, a reconnu les faits, à 3 ans de prison ferme.
De tendance libérale, Trinh Thanh fait partie du courant pro-occidental, mis en minorité par les pro-chinois, lors du congrès du Parti communiste vietnamien de 2016. Les libéraux sont alors purgés, exclus de toutes les instances dirigeantes par le secrétaire général, Nguyen Phu Trong. Qui s'empresse de louer à la Chine plusieurs îles contestées, ce qui déclenche des manifestations violentes, dans tout le pays.
Difficile de faire du business au Vietnam sans être membre du parti communiste. Et en être exclu, c'est être condamné, au mieux, aux salaires à 200 euros. C'est un puissant moyen d'imposer la ligne pro-chinoise à la majorité récalcitrante de la population. Un moyen de pression dont usent et abusent Pékin et Hanoï. Mais comme l'exclusion ne suffit plus à contenir l'opposition au sein du parti, on déferre en justice les anciens leaders libéraux, comme Trinh Thanh, désignés responsables de la corruption omniprésente. Ce qui sert surtout à légitimer l'élimination des opposants, car les corrompus sont tout aussi nombreux au sommet de la hiérarchie du parti. Même si le Secrétaire Général lui-même, contrairement à son prédécesseur, est jugé intègre.
Alors pour être sûr que le message soit entendu et compris, on enlève un fuyard qui se croyait à l'abri en occident !
Thrinh Tanh est accusé de détournement de fonds lorsqu'il dirigeait une filiale de la société des pétroles d'Etat, qui a fait faillite. Mais peu après, il a été promus à la tête d'une région… Ce n'est qu'après qu'il ait affirmé ses positions politiques lors du débat houleux qui a précédé le congrès qu'il a été mis en cause.
Aujourd'hui, l'affaire tombe on ne peut plus mal pour l'accord de libre-échange en négociation entre le Vietnam et l'Union Européenne. Certains experts estiment que cela pourrait le retarder de plusieurs années tandis que d'autres affirment au contraire que les droits de l'homme et leur respect ne devraient pas être une entrave au commerce
Ce qui est sûr, c'est que le commerce entretient l'amitié, mais crée également des liens de dépendance et que la place du Vietnam sur l'échiquier du commerce mondial est un enjeu de taille. A la fin de la guerre du Vietnam, il y a 40 ans, Kissinger et Chou en Laï avaient passé un deal: les USA abandonnaient la suzeraineté du Vietnam à la Chine, comme celle de Hong Kong et de Taïwan à terme, à la condition expresse que cela se passe pacifiquement. Depuis, Pékin tisse sa toile sur l'Asie du Sud-Est enfermant les pays dans une dépendance économique de plus en plus étroite.

Cette imbrication entre services secrets, politique et économie, et même parfois terrorisme, c'est le thème de la série que nous racontons en images dans "Complots". Pour terminer au mieux ces 50 x 6' et surtout les rendre accessibles à tous, nous avons besoin d'un petit coup de pouce financier.
C'est sur Kiss Kiss Bank Bank que ça se passe 
Tous les détails ici (ps: il faut vous inscrire sur Kiss Kiss Bank Bank avant de pouvoir verser votre obole !)