Jalousie et musique dans la Cité

La jalousie est mauvaise conseillère et fait dire des bêtises. Ainsi, pour les opposants à la Cité de la Musique, l’OSR reçoit le double du montant perçu par l’Orchestre d’Ile de France mais n’apparait dans aucun classement alors que l’OIDF serait dans les 20 meilleurs mondiaux… Sauf que, non, l’OIDF arrive à peine en neuvième position de la liste des meilleurs français, tandis que l’OSR, pépite du patrimoine international, a profondément marqué la musique du XXème siècle, en accumulant les créations d’importance mondiale sous la houlette d’Ansermet, un monument à lui seul.
Par ailleurs, les salaires suisses étant le double ou le triple des français (ainsi que le coût de la vie) et les grands orchestres étant essentiellement composés de dizaines de musiciens (qui ont fait plusieurs années d’études très très sélectives pour exercer leur art), il parait logique que ces musiciens, en Suisse, touchent des salaires suisses.
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La dissonance entre mes potes rockers, vent debout contre la Cité de la Musique et mes voisins élèves de la HEM, musiciens « classiques » mais pas uniquement, futurs utilisateurs de la dite cité, c’est que les premiers sont des amateurs doués, quand les seconds sont des professionnels, sacrifiant tout à leur art, dans un monde extrêmement concurrentiel où seuls les meilleurs survivent.
Paradoxalement, les « classiques » sont aussi les plus créatifs et loin de se contenter de reproduire les riffs de leurs idoles, ils innovent, inventent et travaillent sans cesse. Motivation, virtuosité et créativité leur permettront de sortir du lot, ce qui est essentiel quand on sait qu’après 5 ans d’étude, un( e) sur dix au mieux en vivra correctement...
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J’ai assez milité pour que les artistes locaux soient soutenus, il y a plus de 40 ans lors de la création de l’AMR, puis de Changé et enfin de PTR, pour oser le dire : cracher sur le concurrent pour lui piquer ses budgets ne me parait pas fair du tout. Il y a un monde entre jouer du rock à 60 balais dans un bon groupe de reprises entre copains de toujours à Genève en répétant après le turbin, et bosser dix à douze heures par jour ses gammes, son instrument et ses partitions, venu de Paris, Rome ou Tokyo pour suivre les cours de la HEM – car oui, notre conservatoire a une réputation qui attire des étudiants du monde entier, grâce à l’OSR et à tout le reste.
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Ailleurs, dans le vaste monde, une compétition tout aussi rude agite les milieux du rock, du rap ou des musiques électroniques… L’argent y coule à flots, suscitant même la jalousie du classique, parce que les enjeux sont professionnels. Il ne s’agit pas de trois gigs par an dans un pub, mais de cachetonner sur un disque qui peut-être sera d’or ou de platine. Ou d’en écrire la partition…
Il se trouve qu’il y a un public à Genève, pour le classique et l’opéra, prêt à payer très cher ses places de concert, en plus du mécénat et des impôts, qu’il paie également, dans son écrasante majorité. Les bâtiments de la cité de la Musique seront financés intégralement par le privé, dont la fondation Wilsdorf (aka les bénéfices de Rolex). Les frais de fonctionnement viendront de la réunion des budgets actuels de l’OSR et de la HEM, sans ponction supplémentaire sur les fonds publics alloués à la culture (aka les impôts).
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Pour mémoire, 700 contribuables à Genève paient à eux seuls trois fois plus d’impôts que les 180 000 qui en paient le moins (ou pas du tout). Devinez qui va au Grand Théâtre et qui se plaint au contraire des subventions au classique ? 48% de l’impôt sur le revenu et 85% de l’impôt sur la fortune sont payés par seulement 4% des contribuables. Et 32% de l'impôt sur le revenu et 67% de l'impôt sur la fortune sont payés par seulement 1%... Il en va de même des entreprises, les mécènes se recrutant parmi le tiers qui paie des impôts. En gros, c'est donc près de 2 milliards d'impôts qui sont payés chaque année dans le canton par quelques milliers de gros contribuables. Près de dix fois les budgets annuels cantonaux et municipaux de la culture...
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Evidemment, s’ils paient tous ces impôts, c’est qu’ils ont l’argent pour… Leur lourde imposition est légitime, là n’est pas la question. Mais il faut être réaliste : si tu prends un max de pognon à quelqu’un sans rien lui donner en retour, même pas le plaisir d’aller écouter sa musique préférée dans sa ville et qu’au contraire, tu souhaites utiliser son pognon pour financer les concerts d’une bande de joyeux quinquagénaires qui, entre deux bières, jouent le même rock depuis 30 ans, le gars va finir par s’en aller voir ailleurs.
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Et ce ne sont pas les destinations attractives qui manquent.
Ce petit esprit genevois est vraiment à courte vue. Nulle part ailleurs dans le monde les différentes formes d’art ne sont plus aidées qu’à Genève par tête d’habitant. A fortiori quand on ajoute les fonds privés aux aides publiques. Mais il faut aussi laisser un peu les privés choisir ce qu’ils souhaitent soutenir. Si quelques centaines d’individus squattant les commissions d’attribution des subventions se les répartissent entre potes selon des critères qui leur appartiennent, tandis que les quelques centaines d’individus très fortunés qui en paient l’essentiel n’ont pas voix au chapitre, il va y avoir du sable dans la machine… Et c’est cela l’enjeu.
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La musique classique et l’art contemporain sont les deux seuls domaines artistiques à Genève où ceux qui paient la facture ont voix au chapitre. Ce sont aussi les deux seuls domaines où Genève affiche une certaine notoriété internationale. Peut-être vaudrait-il mieux chercher à étendre ce partenariat dans la prise de décision dans d’autres domaines (l’audiovisuel et le virtuel notamment) que de flinguer la poule aux œufs musicaux du classique…
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Quant à l’argument écologique, c’est une vaste blague. Dire qu’il faut arrêter l’urbanisation galopante et le mitage du territoire pour un terrain bordant la Place des Nations… Eh, les gars réveillez-vous, les murailles de la vieille ville ont été abattues il y a 170 ans… le Grand Genève fait un million d’habitants et la Place des Nations en est l’un des cœurs. Or la Rive droite est quasiment vierge d’équipements culturels alors que les milieux internationaux sont grands amateurs de musique classique. L’Orchestre de l’ONU est d’ailleurs le 2ème orchestre symphonique de la ville. Il attend lui aussi de pouvoir répéter et jouer dans la future cité.
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Les étudiants de la HEM aussi sont impatients, pour qui le fait de pouvoir assister aux répétitions d’un orchestre symphonique est un plus qui a fait par exemple la réputation de Sibelius, l’école d’Helsinki considérée aujourd’hui comme la meilleure d’Europe, sinon du monde, Genève arrivant dans le peloton de tête…
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Bref, en résumé, Genève doit elle redevenir un village de pêcheurs, et laisser dépérir ses attraits qui lui permettent de financer, tant bien que mal, la survie en ses murs de centaines d’artistes de tous styles et de toutes obédiences ? Qui du coup, dans un village de pêcheurs, risqueraient fort de crever la dalle...
Ou doit-elle affronter l’avenir avec des projets qui soient de taille à assoir sa réputation pour les années qui viennent ?
Psst, au fait, les étudiants de la HEM ne font pas que du classique. Ils étudient la musique... En général. Un petit exemple de ce que mes voisins étudiants en direction d'orchestre ont concocté entre potes, pour continuer à bosser ensemble, pendant le 1er confinement.
Tom&Jerry Générique - Haute Ecole de Musique de Genève - YouTube

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