La "Lex Netflix": une chance d'avoir des films suisses grand public

Pour la rentrée parlementaire, le Conseil National doit voter sur une proposition du Conseil Fédéral, qui promet d’injecter quelques millions de plus dans le financement du cinéma et des séries télés en Suisse, sans que cela coûte un centime aux finances publiques. L’estimation basse, c’est dix millions par an qui s’ajouteront aux 85 millions versés par l’Office fédéral de la Culture, la SSR, les institutions régionales comme Cineforom et divers organismes allant de la Loterie Romande aux sociétés de droits d’auteurs (SSA et Suissimage), pour financer chaque année en Suisse une petite dizaine de films et séries, plus des dizaines de courts métrages et de documentaires.
C’est peu, quand on songe que le Grand Théâtre à Genève, reçoit 60 millions par an et l’Opéra de Zürich, 80 millions… De fait les films à gros ou même moyen budgets n’existent pas en Suisse et c’est dommage, mais 10 productions par an, pour 8 millions d’habitants, c’est déjà consistant. On ne peut pas encore parler d’industrie du 7ème art, mais c’est un artisanat solide. Le principal but de la nouvelle loi sera d’assurer sa présence sur les canaux très américanisés de la vidéo « on demand », auxquels on estime qu’un foyer suisse sur deux est abonné, chiffre en augmentation.
Détail essentiel, les plates-formes de VOD seront libres d’investir cet argent à leur guise (du moment que c’est dans des productions suisses), sans passer par le système des commissions professionnelles chargées de répartir la manne des subventions. Logiquement, ce nouvel apport devrait donc favoriser l’émergence d’une création helvétique orientée grand public… et du coup prometteuse de l’essor d’une vraie industrie audiovisuelle, que nos décors naturels et nos couleurs locales attendent de pied ferme, entre lacs et montagnes.
Tout dépend cependant de ce que voteront les Conseillers nationaux, qui une première fois avaient raboté les ¾ du projet, avant que le Conseil des Etats ne le leur renvoie sous sa forme originelle.
Surnommée « Lex Netflix », la future loi propose d’obliger les diffuseurs de programmes audiovisuels opérant en Suisse à consacrer 4% de leur chiffre d’affaires en Suisse à des productions suisses. Montant que le Conseil National avait réduit en première lecture à 1% seulement. Un chiffre dérisoire, en comparaison internationale.
Si l’on est souvent à 12% en Europe, la France flirte désormais avec les 25%. Netflix avait anticipé la montée en charge française en dépensant plus de 100 millions d’euros dans des productions françaises en 2019. Il en est notamment résulté la série Arsène Lupin, avec Omar Sy, qui a fait un carton mondial. Pour Netflix, mais aussi pour ses scénaristes et réalisateurs, ce fut un véritable jackpot.
Au vu du nombre de stars internationales résidant en Suisse Romande, une telle opportunité est loin d’être une vue de l’esprit. D’ailleurs, Netflix a d’ailleurs déjà mis à contribution Sophia Loren, résidente genevoise de longue date, dans un film réalisé par son fils Edoardo Ponti (né et éduqué à Genève). Si le tournage eut lieu en Italie, toute la campagne de promotion internationale, confinement oblige, s’est déroulée à Genève. Y compris lors de la nomination aux Golden Globes de ce remake de « La Vie devant Soi », avec Simone Signoret qui avait à l’époque obtenu l’oscar du meilleur film étranger.
C’est important de parler de stars, car c’est l’un des écueils du cinéma romand : alors que c’est un critère essentiel du financement et du succès d’un film partout dans le monde, le casting n’est pas vraiment un critère dans le choix des films qui seront subventionnés par les commissions fédérales et régionales. Il n’y a d’ailleurs quasiment pas de comédiens dans les commissions d’attribution des subventions, peuplées de producteurs, de réalisateurs, de scénaristes et de critiques cinématographiques, qui choisissent davantage en fonction de critères stylistiques un peu élitaires, voire idéologiques, qu’au gré de l’émotion qui fait généralement les succès publics.
Ce tropisme « art et essai » du cinéma suisse – et du cinéma romand en particulier - explique le récent quiproquo de scénaristes qui pétitionnent pour se plaindre de ce que le succès ne soit pas récompensé. Or de fait, il l’est mais tout dépend de quel succès on parle. Tous les contrats de droits d’auteurs prévoient un pourcentage sur les recettes et c’est ce pourcentage, sur les recettes en salles mais aussi les ventes en télévision, qui assurent le gros des revenus des scénaristes et réalisateurs dans les pays voisins.
En Suisse, c’est la double peine : le marché est trop petit pour que les remontées de recettes soient signifiantes et en plus, l’immense majorité des films produits (parce que les seuls subventionnés) n’attirent pas l’attention du public. En tout cas nettement moins qu’un blockbuster hollywoodien ou qu’une comédie française à succès. Du coup, les commissions et l’Office fédéral de la Culture mais aussi la pétition des scénaristes se basent sur l’accueil des films dans les festivals et les éventuels prix reçus pour évaluer leur succès. Mais qui a déjà été voir un film parce qu’il avait été primé à Soleure ? La plupart des gens vont au cinéma (ou louent à la demande) pour le trailer, le pitch, le casting… et la presse, sachant que les « Cahiers » diffusent à 15 000 exemplaires et Voici à 220 000… Une actrice en vue attirera davantage de monde qu’une critique aiguisée.
Ce cercle vicieux plafonne la part de marché du cinéma suisse en Romandie à moins de 1% sur les 30 dernières années. Le seul moyen d’en sortir, c’est de laisser des investisseurs avertis – en l’occurrence les diffuseurs - décider seuls du type de films dans lesquels ils veulent placer leur argent, du moment que ce sont des films suisses. C’est exactement ce que prévoit la future loi et les parlementaires de droite qui seraient tentés de s’y opposer ou d’en réduire la portée auraient grandement tort.
Il est sain que l’argent public soutienne la culture et ses avatars modernes, pour éviter que le laminoir des lois du marché soit seul à répondre aux goûts du public. Mais s’il n’y a que de l’argent public, comme c’est le cas en Suisse, on réduit tout autant le champ des possibles. Intelligente, la nouvelle loi organise la complémentarité. C’est le meilleur garant d’une diversité de choix et de perspectives d’avenir pour l’audiovisuel et la liberté de la création en Suisse.

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